Richard KHAITZINE

Le symbolisme Maçonnique et Hermétique de Peter Pan
Pour une lecture intelligente des contes
Avec une Postface de Johan Dreue
La légende de l'Homme Vert
ou les origines de la maçonnerie écossaise
© contrepoints.com

AVANT DE POUSSER LA PORTE

Les mots, à l'instar du temps, sont relatifs, ils ne délimitent jamais un signifiant unique, absolu; ils sont porteurs de sens multiples, en fonction de leur acception particulière ou encore de leur voisinage sémantique. Par suite de ces variables, ils subissent une mutation de leur signification la plus usuelle, une transformation, un peu comme un personnage qui changerait d'aspect, de costume, voire d'identité, et qui serait un être différent tout en demeurant toujours le même. Il y a là, sans qu'on s'en doute, l'un des plus profonds mystères de l'existence : le passage de l'essence à la substance.
C'est que les mots ressemblent, à s'y méprendre, au célèbre héros de Maurice Leblanc, l'insaisissable voleur, champion du transformisme : Arsène Lupin, gentleman un peu milord et passablement arsouille, qui cambriole les coffres de la bourgeoisie avec autant d'aisance et de brio que les coeurs féminins.
Quant à Arsene Lupin, il n'est lui-même qu'un avatar, une emblématisation souriante de l'Hermes des grecs, le Mercure des latins. Curieux ces rapprochements, penserez-vous ? Et pourtant ! Tout est dans tout ou "tout est un" ainsi que le proclamaient nos ancêtres. C'est d'ailleurs la vision que possèdent actuellement nos physiciens contemporains lorsqu'ils évoquent l'Univers.
Après avoir scrute la vie d'un regard cyclopéen et ce, qu'il s'agisse d'avoir fait appel au microscope ou au télescope, après avoir disséqué des molécules, des atomes et une kyrielle de sous-particules, la Science moderne se trouve confrontée à l'impensable: l'unité de la matière. Force lui est de conclure que la théorie, si longtemps combattue et raillée, demeure la seule envisageable. L'infiniment petit et l'infiniment grand se répondent et l'affirment: "ce qui est en bas est comme ce qui est en haut" et tout se résout en lumière, ou plus exactement en un étrange dynamisme premier. Hermès, le Trismégiste, et ses fils spirituels les Alchimistes, si fréquemment ridiculisés et pourchassés, prétendaient-ils autre chose ?
L'Alchimie, métaphysique beaucoup plus que physique, née dans les antiques sanctuaires et cachée aux regards indiscrets du monde profane, affirme que "le Mercure suffit pour accomplir le Grand Oeuvre et obtenir la Pierre des Philosophes, la fameuse Pierre Philosophale. Or ce Mercure, dont le nom renvoie bien aux deux dieux de l'antiquité sus-nommés parce qu'il en a les attributs et la spécificité, n'est en rien comparable au corps vulgaire de nos manuels de chimie. Agent et non patient il est tout simplement ce dynamisme auquel nous avons fait référence, cet Esprit apte à jouer tous les rôles.
D'ailleurs, ne sont-ce pas les caractéristiques du dieu au petase et aux talonnières ailes qui sont prêtées aux natifs mercuriens, lesquels affectionnent les paradoxes intellectuels, les jeux de l'esprit et s'avèrent doués pour la communication ?
Le Mercure alchimique, comme Arsène Lupin, est une substance protéiforme qui change d'aspect de densité, de nom tout au long du processus et qui, pourtant demeure lui-même.
Les savants alchimistes, s'ils vivaient retirés du monde, méprisant les succès faciles et les plaisirs factices, ne s'excluaient pas pour autant du climat culturel de leur époque. Aussi Le Mercure alchimique, comme Arsène Lupin, est une substance protéiforme qui change d'aspect de densité, de nom tout au long du processus et qui, pourtant demeure lui-même.
Les savants alchimistes, s'ils vivaient retirés du monde, méprisant les succès faciles et les plaisirs factices, ne s'excluaient pas pour autant du climat culturel de leur époque. Aussi usèrent-ils toujours des supports mis a leur disposition afin de véhiculer les connaissances de leur art. Mais de quelle nature sont ces supports ?
Ainsi que le révéla le plus grand des alchimistes contemporains, Fulcanelli, dans son second livre, on appelle "demeure Philosophale" tout support symbolique de l'hermétique Vérité, quelles qu'en pussent être la nature et l'importance. À savoir, par exemple, le minuscule bibelot conservé sous vitrine, la pièce d'iconographie, en simple feuille ou en tableau, le monument d'architecture, qu'il soit détail, vestige, logis, château ou bien église dans leur intégrité ... "
L'Adepte - c'est-à-dire l'homme qui entra en possession de la Pierre Philosophale dans le premier quart de ce siècle - se montra comme a son habitude très charitable. Il est parfaitement exact que les cathédrales, les églises, mais également l'architecture civile, servirent de supports a l'art hermétique. Telle est la raison d'être de ces emblèmes curieux, personnages, têtes et visages, animaux sortis d'un bestiaire fabuleux ou non, plantes,
ornant les édifices du passe. Avouons que les sculptures gravées dans la pierre des monuments religieux dégagent comme un parfum de paganisme et semblent peu catholiques!
Mais les artistes éclairés ne limitèrent nullement leur talent à la seule sculpture, ils laissèrent le témoignage de leur savoir a travers l'ensemble des arts. Tout leur était bon afin de léguer a la postérité leurs symboles: peinture, littérature, objets divers, réalisés en céramique, en mosilique, en métaux précieux ou non, et même en bois.
Néanmoins, la transmission ne s'effectua pas seulement à partir de ces supports matériels.
En effet, ces artistes étaient trop avisés pour ne pas avoir compris que le temps, ce grand dissolvant, et l'inconscience humaine contribueraient largement à faire disparaître ces témoignages d'une connaissance secrète, occulte, et inestimable. Ils savaient que le secret de la vie réside dans la mort, comment auraient-ils pu ignorer que tout ce qui existe est voue inéluctablement a disparaître ?
Contrairement à ce qu'affirme un dicton qui voudrait que "les paroles s'envolent et les écrits restent", le seul véhicule de la Tradition capable de la préserver de toute destruction est oral. Aussi, les vieux maîtres prirent-ils soin de confier leur savoir à des supports indestructibles. Ils inventèrent les mythes, les légendes religieuses ou profanes, les contes, les fables, les comptines et les jeux. Concernant les jeux, qui se doute encore de nos jours que la marelle, la chandelle et même les échecs sont - au-delà de leur nature ludique - des réservoirs de la science hermétique ?
La tradition orale fut confiée au peuple lequel, s'il est ignorant de la somme de connaissances qu'il transporte, n'oublie jamais rien. D'un siècle à l'autre, les contes, les comptines et les jeux se sont transmis avec une rigoureuse exactitude, sans que la moindre virgule en ait été omise, la moindre règle transformée. Sous des dehors naïfs, les contes
La tradition orale fut confiée au peuple lequel, s'il est ignorant de la somme de connaissances qu'il transporte, n'oublie jamais rien. D'un siècle à l'autre, les contes, les comptines et les jeux se sont transmis avec une rigoureuse exactitude, sans que la moindre virgule en ait été omise, la moindre règle transformée. Sous des dehors naïfs, les contes bleus (= loges bleues) , également appelés contes de bonne femme ou contes de fées, sont destinés a nous délocaliser, à nous mettre dans un état de plus grande réceptivité. Il est évident que les histoires en question sont des contes à dormir debout. Soit!
Mais essayez donc et vous nous en reparlerez. La position n'est guère propice à l'endormissement, en revanche elle est encore le meilleur moyen de passer des nuits blanches, de rester éveillé, c'est-à-dire en état d'éveil. On le sait, toute progression spirituelle s'accommode mal de la position horizontale, pour être il lui faut retrouver la verticalité.
Ces quelques précisions ayant été apportées, nous pouvons pousser la porte ouvrant sur le monde merveilleux, féerique, enchanté de l'enfance, ce monde que les tout petits partagent avec les simples d'esprit parce qu'il est le refuge de ceux qui ont conserve la candeur et l'innocence. Mais assez bavardé, il est temps de retrouver un étrange petit garçon du nom de Peter Pan...

"Pan, qui es-tu ? cria-t-il d'une voix rauque. Je suis la jeunesse, je sais la joie, répondit Peter spontanément. Je suis un oisillon tombé du nid."
Peter Pan

CHAPITRE I

DE L'ENFANCE ET DE L'AGE ADULTE

Le roman de James Barrie nous introduit dans le foyer de Monsieur et Madame Darling. Il n'est pas besoin d'avoir étudié longtemps la langue de Shakespeare pour comprendre la signification de ce nom de famille. Nous y reviendrons très vite.
Madame Darling, nous dit-on, était "une dame gracieuse, a l'âme romanesque avec, à la bouche, un pli doucement moqueur. Cette âme romanesque ressemblait a ces petites boîtes gigognes qui nous viennent de l'Orient mystérieux -vous avez beau les ouvrir l'une après l'autre, il y en a encore une plus petite à l'intérieur. Et sur sa bouche doucement moqueuse flottait un baiser que Wendy ne pouvait jamais cueillir bien qu'il fût là, palpitant à la commissure droite des lèvres..."
Monsieur Darling en était tout de suite tombe amoureux, comme les autres jeunes gens.
S'étant montre plus rapide que ses rivaux, Monsieur Darling était devenu son époux. De ce mariage devaient naître trois enfants : Wendy, John et Michaël. Monsieur Darling n'ignorait rien des fluctuations de la Bourse, ce qui "inspirait aux femmes un profond respect ... " Comment mieux nous montrer le fossé qui sépare l'enfance de l'âge adulte, qu'en nous rappelant l'attrait des seconds pour l'argent ? Quant à Madame Darling, elle tenait les comptes à la perfection : "Le moindre chou de Bruxelles y figurait; mais bientôt des choux-fleurs entiers furent escamotés et remplacés par des images de bébé sans visage."
Cette histoire de chou de Bruxelles, puis de choux-fleurs est éminemment suspecte, d'autant qu'associée a certaines espérances relatives à la natalité dans l'esprit de Madame Darling. Ne dit-on pas aux enfants qu'ils naissent dans les choux ? Or le terme darling signifie à la fois chéri et mon chou!
Nous voici donc prévenus et ce n'est pas le moment de céder a l'endormissement. Nous sommes en présence d'un texte qui doit se lire a différents niveaux d'entendement.
Souvenons-nous que Barrie eut un précurseur dans ce domaine, nous voulons parler du Doyen de Saint-Patrick, l'auteur des Voyages de Gulliver : Jonathan Swift. Ce roman de Swift est rédigé en Langue des Oiseaux, en petit langage ou langue des enfants, encore dénommée Langue du Cheval ou Cabale Solaire. Le principe en ayant été longuement expose dans un ouvrage précédent, nous n'y reviendrons pas et y renvoyons le lecteur curieux.
Dans l'immédiat, il nous faut revenir sur les toutes premières lignes de Peter Pan. Nous pouvons y lire : "Tous les enfants, sauf un, grandissent. Ils savent très tôt qu'ils grandiront
Voici comment Wendy le découvrit: Un jour -elle était alors âgée de deux ans -, comme elle jouait dans le jardin, elle cueillit une fleur et courut l'offrir à sa mère. Sans doute était-elle en cet instant radieuse car Mme Darling, la main posée sur son coeur, s'écria : "Oh, si seulement tu pouvais rester ainsi à jamais ! Elle n'en dit pas plus long mais, dès cet instant, Wendy sut quelle était condamnée à grandir. A deux ans, tout enfant le sait Deux est le grandiront Voici comment Wendy le découvrit: Un jour -elle était alors âgée de deux ans -, comme elle jouait dans le jardin, elle cueillit une fleur et courut l'offrir à sa mère. Sans doute était-elle en cet instant radieuse car Mme Darling, la main posée sur son coeur, s'écria : "Oh, si seulement tu pouvais rester ainsi à jamais ! Elle n'en dit pas plus long mais, dès cet instant, Wendy sut quelle était condamnée à grandir. A deux ans, tout enfant le sait Deux est le commencement de la fin ... "
Ce passage, anodin en apparence, mérite que nous nous y arrêtions un peu. La phrase "Tous les enfants, sauf un, grandissent", si elle fait référence, déjà, à Peter Pan, s'oppose à celle ou l'auteur nous précise que Wendy est âgée de deux ans. Nous sommes en présence d'un texte apparent en masquant un second. En effet, c'est du chiffre Un, et non de Peter, qu'entend nous entretenir James Barrie. D'ailleurs, en anglais, le terme children désignant des enfants, signifie également dans une autre acception des descendants.
Pouvons-nous nier que tous les chiffres descendent ou proviennent de Un ?
Mais quel est ce mystère ?
Louis Claude de Saint-Martin, dans son livre Des Nombres, faisait observer que le chiffre 1 est stérile et ne peut rien engendrer par lui-même. Il ajoutait que le passage à 2 s'était effectué par force. En effet 1 multiplie par lui-même ne donne que l'unité. Et nous savons que 1/2 élevé au carré, au lieu de nous rapprocher de l'unité nous en éloigne. Ce petit problème mathématique pose également le problème de la Création.
Sur un plan strictement métaphysique, James Barrie entendait nous dire que le drame humain, dont l'itinéraire mène inéluctablement du berceau a la tombe, résulte de notre prise de conscience du dualisme. La rédemption de l'être humain, ainsi que le soulignent toutes les religions, passe par le retour à l'Unité. Telle est la raison pour laquelle la petite Wendy est condamnée a grandir. Deux est bien le commencement de la fin!
Pourrait-il en aller autrement du destin de Wendy, alors que son prénom est équivalent à s'acheminer vers, se diriger vers (to wend) ? Vous êtes naturellement en droit de considérer qu'il s'agit d'une coïncidence, d'un hasard fortuit mais, dans ce cas, il vous faudra admettre que les coïncidences mènent le monde. Les Darling étant trop pauvres pour pouvoir engager une nurse, utilisent les services d'une chienne terre-neuve répondant au doux nom de Nana. Or Nanny, en anglais, désigne une bonne d'enfant une nurse. Voilà de quoi mettre en appétit un esprit toujours sur les dents.
Tel est le contexte dans lequel évolue la famille Darling. L'existence de ses membres s'écoulerait normalement si les enfants n'étaient entres en contact avec le Pays de Nulle Part, autant dire de n'importe où... de partout. Mais ce partout, il ne convient pas de le chercher sur une carte géographique, il se trouve à l'intérieur, en nous, quelque part du côté de notre enfance oubliée. Et c'est pourquoi bien peu d'adultes en trouvent le chemin.
C'est que pour trouver le Pays de Nulle Part, l'essentiel réside dans notre capacité à suivre le cours de notre imagination et les méandres qu'effectue notre fantaisie, ces deux facultés étant depuis longtemps perdues par tous ces gens prétendument raisonnables occupes à gagner leur vie, et qui ont désappris de rêver.
Ce sont justement nos rêves, lesquels constituent l'envers des choses de la vie éveillée, qui nous guident vers cet ailleurs enchanté où s'abolissent le quotidien décevant et la longue suivre le cours de notre imagination et les méandres qu'effectue notre fantaisie, ces deux facultés étant depuis longtemps perdues par tous ces gens prétendument raisonnables occupes a gagner leur vie, et qui ont désappris de rêver.
Ce sont justement nos rêves, lesquels constituent l'envers des choses de la vie éveillée, qui nous guident vers cet ailleurs enchanté où s'abolissent le quotidien décevant et la longue fuite éperdue du temps qui creuse la tombe, plus ou moins lointaine, qui nous attend quelque part au tournant d'un futur pas si simple que cela.
Ces rives magiques de l'île du Pays de Nulle Part, comme l'écrit Barrie : "Nous aussi, nous y avons joué et nous avons encore dans les oreilles la rumeur du ressac, même si nous savons que nous n'y aborderons plus jamais..."
Madame Darling vivra ce que peu d'adultes sont amenés à vivre. Un nom, lâche par sa fille Wendy, la contraindra a faire un plongeon en arrière dans son enfance. Elle se souvint, alors, de ce Peter Pan qui, disait-on, vivait avec les fées. On racontait à son sujet que lorsque des enfants mouraient il leur tenait compagnie durant une partie du voyage pour leur éviter d'avoir trop peur...
Un lecteur à l'esprit un tant soit peu agile, c'est-à-dire n'ayant pas trop souffert "des courbatures contractées au barres fixes de l'enseignement officiel", selon la belle expression utilisée par Madame Irène Hillel-Erlanger, se trouvera déjà en possession d'une clef non négligeable. Car enfin, que peut bien symboliser ce personnage veillant à ce que les enfants n'aient pas peur, sinon ce qui est capable d'annihiler leur ennemi le plus implacable, celui qui pèse d'une main de fer sur leur petit coeur oppressé par les ténèbres, ces loups nocturnes qui dévorent toute clarté ?
Nous ne tarderons pas à vérifier que l'hypothèse suggérée ci-dessus est séduisante, et loin d'être saugrenue.
Dans le roman, lorsque Peter se manifeste, la description qui nous en est fournie par James Barrie est fort éloignée de celle popularisée par le dessin animé de Walt Disney. Ici pas encore de justaucorps vert, pas plus que de chapeau assorti orne d'une plume, mais une tunique "constituée de feuilles sèches jointes avec de la sève suintant des arbres."
Néanmoins, le lecteur prudent se gardera bien de focaliser son attention sur cette différence ayant trait a des détails vestimentaires.
Disney procéda à ces changements en toute connaissance de cause, et uniquement afin de faire encore mieux ressortir un symbolisme que nous serions tenté de qualifier de... lumineux.
Si Walt Disney adopta, durant la seconde guerre mondiale, des options politiques sujettes à caution et pour le moins contestables, il fut également franc-maçon et, a ce titre, le symbolisme de l'oeuvre de James Barrie ne pouvait lui avoir échappé.
Quant a l'auteur du livre, il serait fort improbable, compte tenu de sa nationalité, qu'il n'ait pas fréquenté en loge. "Les étoiles sont très belles mais elles ne s'intéressent guère à ce qui se passe sur la terre qu'elles doivent se contenter de contempler à jamais. C'est une punition qui leur a été infligée pour des fautes commises dans un passé si lointain, qu'aucune d'elles n'en a souvenir. C'est ainsi que les plus âgées ont pris un éclat vitreux et parlent rarement (elles s'expriment par clignotements); les petites, quant à elles, s'émerveillent encore de tout. Elles n'éprouvent pas de sympathie particulière pour Peter qui a une façon sournoise de se faufiler derrière elles et d'essayer de les souffler ...
"
Peter Pan

CHAPITRE II

QUI EST DONC PETER PAN ?

Mais qui est donc Peter Pan, ce petit garçon qui ne vieillit ni de corps ni d'esprit, qui vole et provoque un grand remue-ménage dans la Voie lactée ?
En dépit des apparences, il existe de notables similitudes entre trois Personnages mythiques, issus de la littérature anglaise. Peter Pan, Robin Hood et Gulliver. Tous trois sont liés à la nature, a la forêt et a la couleur verte. Qui ne s'avisera que le costume de Peter -du moins celui popularisé par le cinema -et les vêtements de Robin des Bois sont identiques ? Même tunique verte, dont les franges rappellent les feuilles d'arbres, même petit chapeau décoré d'une plume.
Certains lecteurs contesteront, sans doute, que Robin Hood soit un personnage légendaire.
Telle est pourtant la vérité. Etymologiquement Robin est le coucou, autrement dit la primevère ou Primavera : le premier printemps. Cette allusion a la renaissance de la nature et de la verdure est analogue à celle que l'on trouve chez Jonathan Swift, et dont le célèbre Gulliver désigne le vert du printemps.
Hood signifie capuche ou capuce : un capuchon taillé en pointe.
Souvenons-nous que capuce provient de chape, racine de chapeau. Robin des Bois n'est-il pas représenté vêtu de vert parfois avec un vêtement a capuche et coiffé d'un petit chapeau orné d'une plume ou phanère, terme provenant de phaneros (apparent) ? C'est a partir de ce terme grec qu'a été forgé le mot épiphanie, fête de l'enfant Jésus visité par les Rois Mages.
Or, nous savons que le Christ est appelé la Lumière manifestée.
A ce stade, les lecteurs qui ont eu l'occasion de lire certains des ouvrages que nous avons publiés sont déjà en mesure de se livrer à d'intéressants prolongements. Dans l'immédiat, constatons que cette notion de lumière est habilement soulignée dans le roman de James Barrie. Mise en présence de Peter Pan, la fille aînée des Darling décline son identité: Wendy Moira Angela Darling. Ayant déjà rencontré ce type de rébus chez différents auteurs, nous n'hésitons pas a isoler les lettres majuscules : W-MA-D, lesquelles, une fois l'ordre rétabli, donnent le mot anglais Dawn: l'aube, l'aurore. Quant au verbe to dawn la signification en est poindre, commencer à paraître.
Cette aube, cette aurore, n'est-elle pas le point du jour où le coq annonce fièrement le lever du soleil, de l'astre dispensant la chaleur, la lumière et la vie ? Les grecs firent de ce gallinacé le symbole du dieu Hermès. Aussi est-il amusant de constater que cette image païenne, défiant le temps, traversa toutes les époques, échappa à toutes les tentatives d'occultation et trône, encore de nos jours, au sommet des clochers des églises catholiques. Primitivement, c'est-à-dire avant que les hommes ne décident de perdre le souvenir de leurs traditions, les coqs de nos églises étaient en étain, métal dédié a Zeus-Jupiter. On notera avec intérêt que les clochers, comme leur nom l'indique, abritent une, voire plusieurs cloches, lesquelles sont fabriquées en bronze, un alliage de cuivre et d'étain. N'est-il pas surprenant que la fée Tinn églises catholiques. Primitivement, c'est-à-dire avant que les hommes ne décident de perdre le souvenir de leurs traditions, les coqs de nos églises étaient en étain, métal dédié a Zeus-Jupiter.
On notera avec intérêt que les clochers, comme leur nom l'indique, abritent une, voire plusieurs cloches, lesquelles sont fabriquées en bronze, un alliage de cuivre et d'étain.
N'est-il pas surprenant que la fée Tinn annonce sa présence par un son de clochettes ?
Pour en revenir au personnage de Peter Pan, il serait une figuration du dieu Hermès. Mais pourquoi James Barrie inventa-t-il le personnage de Nana, la chienne dévolue au rôle de bonne d'enfants ? Ne serait-ce pas parce que le chien, dans l'antiquité, était une autre figuration d'Hermes sous sa forme de cynocéphale ? Hermès n'est que la variante grecque du Thot égyptien. Thot était fréquemment représente sous l'apparence d'un babouin, d'un singe a museau fortement allonge, comme celui d'un chien. Thot était un cynocéphale.
Nous reviendrons sur ce terme au prochain chapitre, lorsque nous dirons quelques mots du dieu Pan.
Puisque nous venons d'expliciter le coq, le moment est venu de nous interroger quant à la signification d'un autre personnage, celui de l'adorable petite fée, baptisée Clochette par les studios Disney. Dans le roman de James Barrie, la fée susceptible, faisant montre d'un très mauvais caractère, se nomme Tinn-Tamm " parce qu'elle rétame les casseroles! Un lecteur avise aura garde de considérer l'explication comme superflue. Il s'agit bien d'une invitation à aller vérifier l'étymologie d"étamer", mot provenant de la racine tain. Aussi ne serons-nous pas surpris d'apprendre que tinn, mot anglais, signifie "fer blanc, ou étain. Quant au bruit de clochettes annonçant l'apparition de la fée, comme nous le savons déjà, il nous renvoie bien au clocher surmonté du coq fait de ce métal...
Concernant la personnalité de Peter, nous apprendrons dans le cours du récit qu'il "accompagne les garçons perdus ( ... ) les bébés qui sont tombés de leur landau pendant que les nurses regardaient de l'autre côté ( ... ) et qui sont envoyés au Pays de Nulle part.
Ces nurses, qui ne font pas bien leur travail, font preuve d'une légèreté bien coupable, elles commettent un bien grand crime, celui qui, dans le Cycle des Chevaliers de la Table Ronde, vaut à Perceval d'échouer dans la Quête du Saint-Graal. Ce crime, c'est celui contre lequel les textes gnostiques nous mettent en garde: le péché d'inattention.
Quant au Pays de Nulle Part il évoque le monde de l'Érèbe, le royaume des morts. Les Grecs affirmaient que le psychopompe (le guide des âmes) était encore Hermès.
N'importe quel lecteur, quelque peu familiarisé avec la littérature alchimique, sait que les vieux maîtres prétendaient que leur art remontait à un texte désigné sous le nom de Table d'Emeraude, et attribue a un certain Hermès Trismegiste (le Trois fois grand). Peter Pan en est l'équivalent; lui aussi peut être qualifié de trois fois grand puisqu'il règne, comme nous l'enseigne la suite de l'histoire, sur le monde d'en bas, sur le monde des airs et sur le monde de l'eau.

CHAPITRE III

DE PAN À PETER PAN TOUT EST UN

Mais pourquoi James Barrie décida-t-il de baptiser son héros du nom d'un dieu issu de la mythologie grecque ? C'est ce que nous allons tenter de comprendre.
Selon certains auteurs, c'est Hermès qui fut le père de Pan par Dryopé, dont le nom signifie "pic vert" ou oiseau pivert, fille de Dryops (au visage de chêne). Nous verrons comment ce mythe qui fait ressortir les oiseaux et la forêt est instructif. Selon d'autres auteurs, la mère de Pan fut Pénélope la femme d'Odysseus (Ulysse), laquelle n'aurait pas été aussi sage qu'on le prétend. Notons qu'Ulysse a pour sens "blessé à la cuisse", et que tous les personnages affligés d'une blessure aux jambes sont des initiés. Cela est vrai pour Héphaistos-Vulcain comme pour saint Roch chez les catholiques.
Toujours est-il qu'Hermès aurait visité la mère de Pan sous la forme d'un bélier ou d'un cerf. On disait de Pan qu'il était si laid à sa naissance, avec ses cornes, sa barbiche, sa queue et ses pattes de bouc, que sa mère s'enfuit de terreur en le voyant et qu'Hermès l'emporta dans l'Olympe pour amuser les dieux. Mais Pan était le frère de lait de Zeus et, par conséquent, beaucoup plus vieux qu'Hermès ou que Pénélope de qui il fut engendré (selon certains) par tous les prétendants qui la courtisaient durant l'absence d'Ulysse. Si cet enfant plus vieux que ses parents, est un mystère, on comprendra en revanche pourquoi certains prétendent que Pan fut issu de la semence de tous les prétendants de Pénélope. En effet pan signifie tout. On dit aussi que Pan était le fils de Cronos (Saturne) et de Rhéa, ou de Zeus et d'Hybris. Toutes ces versions recouvrent la même réalité sur un plan alchimique. Elles visent à masquer le nom de la matière à élire afin de réaliser la Pierre Philosophale.
Pan, nous disent les mythes, vivait en Arcadie, pays de l'immortalité où il gardait les moutons et les vaches; il s'occupait des ruches. Il participait aux danses des nymphes de la montagne et aidait les chasseurs à trouver du gibier. En somme, il s'agissait d'un personnage tranquille, insouciant et paresseux, aimant par-dessus tout sa sieste et qui se vengeait de ceux qui le dérangeaient en poussant brusquement derrière un bosquet ou dans une grotte, un grand cri qui leur faisait dresser les cheveux sur la tête. Peter Pan, lui aussi, pousse parfois un cri terrifiant ce qui suffirait à prouver qu'il n'est qu'une variante littéraire du dieu Pan.
Pan séduisit de nombreuses nymphes: Écho, Euphèmé (le silence religieux), laquelle engendra Crotos (le Sagittaire du Zodiaque). Un jour, Pan tenta de violer Pitys (sapin) qui ne lui échappa que parce qu'elle fut métamorphosée en pin. En souvenir d'elle, Pan porta par la suite une couronne tressée sur la tête. Une autre fois, il poursuivit Syrinx (roseau), qui se transforma en roseau. Pan coupa alors quelques roseaux, au hasard, et en fit une flûte. Son plus grand succès fut d'avoir séduit Séléné (la Lune). Comme il avait dissimulé son apparence de bouc et ses poils noirs sous une toison bien propre, Séléné ne le reconnut pas. Elle accepta de monter sur son dos et ne lui résista pas lorsqu'il voulut prendre son plaisir avec elle. Ce mythe se rapporte à une orgie qui se déroulait en Grèce au début du mois de mai. Au cours de cette orgie, la jeune reine de Mai montait sur le dos de son homme dressé, avant de célébrer avec lui son mariage dans la forêt nouvelle. Sur un plan plus hermétique, ce mois de mai est une indication concernant la période au cours de laquelle certains travaux peuvent être entrepris.
La légende prétend que Pan est le seul des dieux qui soit mort à notre époque. La nouvelle, selon la légende, parvint à un certain Thamos qui était marin sur un bateau faisant voile vers l'Italie, en passant par l'île de Paxi. Une voix divine s'éleva de la mer et dit fortement: "Thamos, Thamos, es-tu là ? Lorsque tu atteindras Palodès, annonce que le grand Pan est mort." C'est ce que fit Thamos, et sur le rivage la nouvelle fut accueillie par des cris, des gémissements et des pleurs.
En fait, nous dit le poète Robert Graves dans ses Mythes grecs, Thamos l'Égyptien s'était trompé. Il avait pris les lamentations rituelles "Thamos, Panmegas tethnëce" ( le grand Tammuz, dieu de la végétation annuelle, est mort! ) pour Pannonce de la nouvelle "Thamos, le grand Pan est mort!" S'appuyant sur ce contresens, Plutarque écrivit la même histoire. Un siècle plus tard, Pausanias put constater que les autels, les sanctuaires, les cavernes et les montagnes sacrées consacrés à Pan étaient encore assidûment fréquentés.
Pan incarnait en fait une tendance propre à tout l'univers. Il était le dieu du Tout, l'expression de l'énergie universelle à la base de tout ce qui existe et, par conséquent, le Tout de Dieu, le Tout de la vie. Il résume la formule célèbre "Tout est UW' qui peut également s'entendre comme "tout étain" ou "tout éteint".
Au sein d'un chapitre précédent, nous avions relevé certaines analogies entre Peter Pan et Robin des Bois, et nous venons de voir que le mythe de Pan était fortement imprégné de connotations sexuelles, lié au culte de la fertilité. Aussi est-ce le moment de revenir sur les vêtements de Robin et de Peter.
Nous savons déjà que chapeau provient de capuche, capuchon, dérivant de chape, or ce capuchon est également le nom de la chair recouvrant le gland de la verge. justement, en Cornouailles, Robin désignait le phallus, ou verge au capuchon ôté. Ainsi découvert, ce phallus n'est pas sans évoquer une chandelle, objet dispensant la lumière, cette lumière source de vie et agent de la rénovation de la nature au printemps. Sans doute faut-il voir là l'origine de la locution populaire visant à décrire une situation durant laquelle un observateur assiste à des ébats amoureux. Ces précisions sont fortement étayées par le fait historique et indiscutable selon lequel les charrues des tribus primitives portent fréquemment un soc affectant la forme du phallus, emblème de puissance fécondante.
Pan donna naissance au mot panique. L'expression "le Grand Pan est mort” est passée dans le langage courant pour signifier la fin d'une civilisation, d'une société. C'est ainsi qu'on peut lire sous la plume du théoricien de l'Anarchie Proudhon: "Les ombres des héros se lamentent et les enfers frémissent. Pan est mort; la société tombe en dissolution.
Le riche se clôt dans son égoïsme et cache à la clarté du jour le fruit de sa corruption; le serviteur improbe et lâche conspire contre le maître; l'homme de loi, doutant de la justice, n'en comprend plus les maximes; le prêtre n'opère plus de conversions, il se fait séducteur; le prince a pris pour sceptre la clef d'or, et le peuple, l'âme désespérée, l'intelligence assombrie, médite et se tait Pan est mort, la société est arrivée au bas ..."
On peut trouver curieuse cette évolution d'un symbole passant du débridement sexuel, du culte agraire à la notion d'ordre social, néanmoins ce glissement de sens pourrait bien posséder des raisons historiques, sociologiques et ésotériques, ainsi que nous le découvrirons plus avant.
Avant de refermer ce chapitre, il nous faut encore faire observer que le terme cynocéphale - dont nous avons vu la portée symbolique - pourrait prêter à un jeu de mots en raison de la proximité phonétique entre phalos et phallus. Enfin, si on considère en général que Pan provient du grec paein (faire paître), il est aussi admis que ce dieu représentait le diable. Si nous nous souvenons que le diable devint Satan chez les catholiques, il y a là un élément curieux. En effet, Satan est l'anagramme de stana : l'étain.
Voilà une curiosité qui nous ramène au coq, aux cloches et à la fée clochette.

"La mythologie veut que le célèbre devin Tirésias ait eu une parfaite connaissance de la Langue des Oiseaux, que lui aurait enseignée Minerve, déesse de la Sagesse. Il la partageait, dit-on, avec Thalès de Milet, Melampus et Apollonios de Thyane, personnages fictifs dont les noms parlent éloquemment, dans la science qui nous occupe..."
Le Mystère des Cathédrales
Fulcanelli


CHAPITRE IV

LA LANGUE DES OISEAUX

Renouant avec ses illustres prédécesseurs - dont la liste serait trop longue à dresser au sein de ce petit ouvrage -, James Barrie rédigea son livre en usant d'un système cryptographique, celui-là même qu'utilisaient les rédacteurs d'ouvrages hermétiques. Ce système, ou procédé littéraire est, le plus souvent, désigné sous le nom poétique de Langue des Oiseaux. On le nomme également Cabale phonétique ou solaire, Langue des Diplomates, Langue des Cynocéphales. C'est le langage que nous retrouvons dans Méraldique ou Art du Blason, "clef de l'Histoire" selon que le disait le poète Gérard de Nerval, lequel signait, d'une façon amusante, son prénom de deux dessins : un oiseau (un geai) suivi du mot rare. Quant à Jonathan Swift, afin de demeurer dans la littérature de langue anglaise, il désignait la Langue des Oiseaux sous le nom de Langue du Cheval ou des petits enfants. Dans les Contes du Tonneau, il s'agit du pun, terme qui, littéralement, signifie "calembour' ou "jeu de mots".
L'Art du Blason donna naissance aux enseignes. Certaines armoiries, comme certaines enseignes, étaient composées de dessins, lesquels lus correctement fonctionnaient à la manière des rébus. Ainsi, on pouvait lire le nom du propriétaire des armoiries. De telles armoiries étaient dites parlantes ou chantantes. La Langue des Oiseaux, à l'instar du langage des petits enfants ou de celui du Blason, ne s'exprime pas très nettement. La raison en est simple, c'est parce qu'il use d'à peu près phonétiques, de calembours, de rébus, de charades, parfois d'anagrammes. Il s'agit d'un langage qui s'adresse aussi bien aux yeux qu'aux oreilles.
Bien qu'il s'agisse d'un mode d'expression universel, en comprendre les subtilités n'est pas toujours aisé, surtout quand nous sommes en présence d'un texte traduit d'une langue étrangère. Néanmoins, le livre de James Barrie, même dans sa version française, laisse filtrer quelques allusions directes à cette Langue des Oiseaux. En voici en exemple simple : "- Sais- tu, demanda Peter, pourquoi les hirondelles construisent leurs nids sous les gouttières ? C'est pour égoutter... non écouter les histoires ... "
Ce court passage, outre qu'il montre parfaitement la confusion du langage naissant de l'utilisation des à peu près phonétiques, livre une clef importante. En effet Peter prend bien soin de mentionner des hirondelles, autrement dit des oiseaux, afin d'attirer l'attention du lecteur sur ce fameux langage des Oiseaux. Chez certains auteurs, l'utilisation des caractères italiques adopte le même sens, celui d'une mise en garde, d'un signal, donnant à entendre que le texte possède un autre sens que le sens littéral. Ce procédé fut très largement utilisé par Gaston Leroux, dont les petites phrases en italiques avaient intrigué les Surréalistes.
Ce n'est pas un hasard si les livres hermétiques sont rédigés en Langue des Oiseaux, langage volatil par excellence, difficile à saisir, apte à adopter les formes les plus subtiles.
Ainsi, le grand philosophe Cyrano de Bergerac était-il passé maître dans cet exercice. Ses célèbres "entretiens pointus" relèvent de la Langue des Oiseaux. La Pointe cyranesque est une référence au mot grec noos, lequel désigne la "fine pointe de l'âme" : l'Esprit. Or, cet Esprit, fragment de l'Esprit universel et existant dans la moindre parcelle de matière, fut justement symbolisé par les religions sous la forme d'un oiseau, le plus souvent par une colombe.
Cet Esprit, lui aussi volatil, insaisissable, invisible, sauf lorsqu'il se densifie et se matérialise, qui adopte toutes les formes, c'est ce que les Alchimistes ont appelé notre Mercure, soulignant par l'emploi du pronom "notre" qu'il ne saurait s'agir du mercure des chimistes. D'ailleurs, ce "notre" est équivalent au pronom "nous", lequel est proche phonétiquement du grec noos. C'est parce que l'Esprit est doté des caractéristiques mentionnées ci-dessus.. que les Alchimistes ont appelé leur Mercure comme le dieu des romains.
Par conséquent, Peter Pan qui, souvenons-nous, a la possibilité de voler - il est donc volatil ou semblable à un volatile (un oiseau) - est une figuration à la fois d'Hermès-Mercure, mais également de ce Mercure-Esprit des alchimistes.

Maintenant je sais vraiment !

Parole de joie vive, état d'intime satisfaction, cri d'allégresse que pousse l'Adepte devant la certitude du prodige. Jusque-là, le doute pouvait encore l'assaillir; mais, en présence de la réalisation parfaite et tangible, il ne craint plus d'errer; il a découvert la voie, reconnu la vérité, hérité du Donum Dei ...
Les Demeures Philosophales
Fulcanelli

CHAPITRE V

DES MONDES NATUREL ET SURNATUREL

Ici nous touchons au point sans doute le plus méconnu de toute quête initiatique et ce, qu'il s'agisse de la voie alchimique ou des autres sentiers spirituels. James Barrie, visiblement, était parfaitement au courant du problème que nous allons exposer en le rendant le plus accessible possible.
Sous la conduite de Peter Pan, nous dit Barrie : "les enfants abordèrent l'île de Nulle Part non pas tant parce qu'ils n'avaient jamais, grâce à Peter ou à Tinn, dévié de la bonne direction, mais parce que l'île elle-même était à leur recherche. Telle est la seule chance de jamais parvenir à ces rives enchantées..."
Cette précision est d'une importance capitale concernant la réalisation du Grand Œuvre se concluant par l'obtention de la Pierre Philosophale, laquelle permet de vivre dans l'éternel présent. Ceci a, en général, été très mal compris du public, lequel s'imagine un individu capable de vaincre les injures du temps et de se rajeunir, devenant immortel. Il est vrai que peu d'auteurs ont osé écrire sur ce sujet D'autres, lorsqu'ils le firent, eurent tendance à laisser parler leur imagination débridée.
Le prodige accompli par la Pierre des Philosophe est d'une nature quelque peu différente.
Il s'agit de la traversée du miroir, celle-là même qu'effectue la petite Alice dans le roman de Lewis Carroll. À ce stade, il y a prise de conscience de la réalité ultime du monde, lequel n'est qu'apparence. Il y passage du monde des phénomènes, ou de la substance, au monde des noumènes ou de l'essence.
Dans ce domaine précis, la réussite n'est nullement dépendante des seules facultés intellectuelles ou de l'habilité manuelle. Elle repose avant tout sur des facteurs liés à la prédestination certes, mais moins qu'au mérite. Quand nous évoquons la prédestination, encore faut-il préciser que cette dernière ne trouvera à s'exercer qu'en fonction d'une conduite méritoire. En effet, et contrairement à une idée fortement ancrée dans l'esprit du public, la prédestination n'est nullement inéluctable, pas plus, au demeurant, que la fatalité. La prédestination demeure relative.
Mais qu'est-ce que le mérite ? La définition profane ne nous éclairera guère parce que trop sujette à des conceptions matérialistes, trop emplie des règles, des lois et des intérêts inhérents à la société matérialiste. En revanche, la définition que donne du mérite la religion va nous aider à comprendre ce qu'il faut entendre par ce mot. Le mérite c'est ce qui va au-delà du devoir strict, a sa source dans la charité et constitue une sorte de créance morale transportable d'une personne à une autre."
En résumé la vie n'aurait pas de sens si nous devions uniquement passer notre temps à satisfaire la faim dévorante de nos instincts, de nos désirs. Le but de cette "maladie" que nous nommons la vie, c'est de prendre conscience des raisons qui nous ont fait expérimenter les difficultés, la douleur de l'incarnation. La vie est une maladie de l'âme, seule la mort peut nous en guérir... du moins provisoirement... jusqu'à l'incarnation suivante !
Par suite, nous devons prendre conscience du néant de notre ego, comprendre que nous n'existons que reliés aux autres et que les autres ne sont qu'en fonction de nous. Aussi devons-nous pratiquer la charité, non afin de se donner bonne conscience, mais spontanément, comme une seconde nature. Telle est la signification de l'injonction christique "Aimez-vous les uns les autres".
Nous venons d'expliquer sommairement la notion de Grâce, les Alchimistes ne disent pas autre chose lorsqu'ils prétendent que la réussite dépend du Donum Dei (le Don de Dieu) lequel n'est qu'un autre nom de la Grâce, c'est à dire une aide surnaturelle rendant l'Homme capable d'accomplir la volonté de Dieu et de parvenir au salut.
On peut douter, naturellement, que James Barrie ait sciemment traité d'un problème métaphysique aussi complexe au sein d'une oeuvre destinée aux enfants. Mais qui vous dit qu'il la destinait aux petits ? Peut-être, comme plus tard Antoine de Saint-Exupéry le fit avec son Petit Prince, dédia-t-il Peter Pan aux adultes ayant été des enfants?
Nous avons dit que la Grâce était une aide surnaturelle. Telle est effectivement la nature du phénomène qui mène les héros du livre de James Barrie à l'île. Nous pouvons lire : "En effet, un million de flèches d'or désignaient l'île aux enfants, toutes lancées par leur ami le soleil qui tenait à ce qu'ils ne courent pas le risque de s'égarer avant de les quitter pour la nuit...

"Si vous ne devenez comme des petits enfants, vous n'entrerez pas dans le domaine des cieux."
Évangile selon Matthieu

CHAPITRE VI

DE L'ILE DE NULLE PART À L'ILE DE DÉLOS

Mais qu'est-ce que cette Île mystérieuse qui ne se peut situer géographiquement et où vont aborder les petits héros du roman de James Barrie ?
Pour en avoir une idée, il va nous falloir faire un détour par les traditions populaires et la mythologie. En Normandie se contait une étrange histoire. jésus et Pierre se trouvaient tous deux au milieu de l'océan, portés par un simple manteau étendu sur les flots. Pierre fut saisi de panique, ce qui lui valut l'apostrophe célèbre : "Homme de peu de foi". Mais le conte ajoute : "lève le manteau et repose-toi sur le roc. L'apôtre ne voyait toujours que de l'eau. jésus, s'impatientant, eut ce mot qui consacra le nom de l'île de Tahitou : "Tâte- y-où,, et dis-moi si tu ne trouves pas le roc !" Sous le manteau soulevé par Pierre, l'eau s'était transformée en un rocher.
Si dans cette histoire le Messie fait montre d'une parfaite connaissance troublante du dialecte normand, personne ne doutera qu'il ait été le mieux placé pour parler la Langue des Dieux ou des Oiseaux. N'est-ce pas ? "Tâte- y-où, mais encore faut-il connaître un peu le grec, s'entend comme tê theîan : le soufre Quant au manteau, il n'est pas sans rapport avec l'aigle sur lequel est assis Jupiter au milieu des eaux du ciel. Dans les textes alchimiques, les sublimations sont appelées les aigles, se sont elles qui préparent l'union mystique d'Apollon et de Diane, le mariage du Roi et de la Reine, du Soleil et de la Lune.
Ici il nous faut rappeler que, dans le mythe, Latone enceinte des oeuvres de Jupiter s'était vue refuser l'asile par tous les lieux de la terre auxquels la jalouse épouse du maître de la foudre avait interdit de la recevoir pour ses couches. Or, il existait une île flottante du nom d'Astéiia qui accueillit Latone. Cette île, alors sans racine terrestre, se fixa et devint Délos, dont le nom en grec signifie "apparent”, "visible", "brillant".
Cette Île mouvante c'est ce que les hermétistes nomment le bain mercuriel, c'est elle qui va donner naissance au grain fixe ou soufre, représenté par les catholiques par l'enfant jésus, et par la tradition populaire sous la forme de la fève au sein de la Galette des Rois.
Apollon et Diane, jumeaux, sont les futurs parents de la Pierre.
En résumé, l'île est le corps (sel) né de l'union du soufre (l'âme) et du mercure "esprit".
Ce que raconte le mythe n'est qu'une illustration d'une phase physique de l'oeuvre, phase au cours de laquelle il y a coagulation du mercure sous l'action sulfureuse. Le résultat de cette opération consiste en l'obtention d'un nouveau mercure, désigné par l'expression mercure philosophique. Voilà qui est étrange puisque certains textes nous disent que cette île est le royaume du soufre. Y aurait-il une confusion ? Non. Le soufre n'est qu'un autre nom du mercure philosophique.
Mais quel rapport avec le personnage de Peter Pan nous direz-vous ? Lorsque commence le roman, Peter symbolise le Mercure, ainsi que nous l'avons démontré. Il est volatil, non seulement parce qu'il possède la faculté de voler, mais également en raison de son caractère instable. Il ne tient pas en place. Nous sommes dans le premier Oeuvre, la première phase. Puis, au fil des pages, Peter évolue; Barrie nous le décrit même longuement assis, autant dire "devenu fixe". Nous sommes dans le second Oeuvre, la seconde phase, celle où le Mercure est fixé et devient le Mercure Philosophique ou Soufre.
D'ailleurs, Peter devient beaucoup plus responsable, plus équilibré et souffre de n'avoir pas de mère. Barrie pouvait-il se montrer plus explicite concernant un enseignement secret ?

© Richard Khaitzine
Le symbolisme Maçonnique et Hermétique de Peter Pan
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