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LA PERSPECTIVE DU POUVOIR

L'HUMILIATION

II

L'humiliation

Fondée sur un échange permanent d'humiliation et d'attitudes agressives, l'économie de la vie quotidienne dissimule une technique d'usure, elle-même en butte au don de destruction qu'elle appelle contradictoirement (1). - Plus l'homme est objet, plus il est aujourd'hui social (2). - La décolonisation n'a pas encore commencé (3). - elle se prépare à rendre une valeur nouvelle au vieux principe de souveraineté (4).

1

Rousseau traversant une bourgade populeuse y fut insulté par un rustre dont la verve mit la foule en joie. Confus, décontenancé, Rousseau ne trouvant mot à lui opposer s'enfuit sous les quolibets. Quand son esprit enfin rasséréné eut fait moisson de réparties assez acerbes pour moucher d'un seul coup le railleur, on était à deux heures du lieu de l'incident.

Qu'est-ce le plus souvent que la trivialité quotidienne, sinon l'aventure dérisoire de Jean-Jacques, mais une aventure amenuisée, diluée, émiettée le temps d'un pas, d'un regard, d'une pensée, vécue comme un petit choc, une douleur fugitive presque inaccessible à la conscience et ne laissant à l'esprit qu'une sourde irritation bien en peine de découvrir son origine ? Engagées dans un chassé-croisé sans fin, l'humiliation et sa réplique impriment aux relations humaines un rythme obscène de déhanchements et de claudications. Dans le flux et le reflux des multitudes aspirées et foulées par le va-et-vient des trains de banlieue et envahissant les rues, les bureaux, les usines, ce ne sont que replis craintifs, attaques brutales, minauderies et coups de griffe sans raison avouée. Au gré des rencontres forcées, le vin change en vinaigre à mesure qu'on le déguste. Innocence et bonté des foules, allons donc ! Regardez-les comme ils se hérissent, menacés de toutes parts, lourdement présents sur le terrain de l'adversaire, loin, très loin d'eux-mêmes. Voici le lieu où, à défaut de couteau, ils apprennent à jouer des coudes et du regard.

Pas de temps mort, nulle trève entre agresseurs et agressés. Un flux de signes à peine perceptibles assaille le promeneur, non solitaire. Propos, gestes, regards s'emmêlent, se heurtent, dévient de leur course, s'égarent à la façon des balles perdues, qui tuent plus sûrement par la tension nerveuse qu'elles excitent sans relâche. Nous ne faisons que fermer sur nous-mêmes d'embarrassantes parenthèses ; ainsi ces doigts (j'écris ceci à la terrasse d'un café), ces doigts qui repoussent la monnaie du pourboire et les doigts du garçon qui l'agrippent, tandis que le visage des deux hommes en présence, comme soucieux de masquer l'infamie consentie, revêt les marques de la plus parfaite indifférence.

Sous l'angle de la contrainte, la vie quotidienne est régie par un système économique où la production et la consommation de l'offense tendent à s'équilibrer. Le vieux rêve des théoriciens du libre-échange cherche ainsi sa perfection dans les voies d'une démocratie remise à neuf par le manque d'imagination qui caractérise la pensée de gauche. N'est-il pas étrange, au premier abord, l'acharnement des progressistes à décrier l'édifice en ruine du libéralisme, comme si les capitalistes, ses démolisseurs attitrés, n'étaient résolus à l'étatiser et à le planifier ? Pas si étrange en fait, car, polarisant l'attention sur des critiques déjà dépassées par les faits (comme s'il n'était pas établi partout que le capitalisme est lentement accompli par une économie planifiée dont le modèle soviétique aura été un primitivisme), on entend bien dissimuler que c'est précisément sur le modèle de cette économie périmée et soldée à bas prix que l'on reconstruit les rapports humains. Avec quelle persévérance inquiétante les pays «socialistes» ne persistent-ils pas à organiser la vie sur le mode bourgeois ? Partout, c'est le «présentez armes» devant la famille, le mariage, le sacrifice, le travail, l'inauthentique, tandis que des mécanismes homéostatiques simplifiés et rationalisés réduisent les rapports humains à des échanges «équitables» de respects et d'humiliations. Et bientôt, dans l'idéale démocratie des cybernéticiens, chacun gagnera sans fatigues apparentes une part d'indignité qu'il aura le loisir de distribuer selon les meilleures règles de justice ; car la justice distributive atteindra alors son apogée, heureux vieillards qui verrez ce jour-là !

Pour moi - et pour quelques autres, j'ose le croire - il n'y a pas d'équilibre dans le malaise. La planification n'est que l'antithèse du libre-échange. Seul l'échange a été planifié, et avec lui les sacrifices mutuels qu'il implique. Or s'il faut garder son sens au mot «nouveauté», ce ne peut être qu'en l'identifiant au dépassement, non au travestissement. Il n'y a, pour fonder une réalité nouvelle, d'autre principe en l'occurrence que le don. En dépit de leurs erreurs et de leur pauvreté, je veux voir dans l'expérience historique des conseils ouvriers (1917, 1921, 1934, 1956) comme dans la recherche pathétique de l'amitié et de l'amour une seule et exaltante raison de ne pas désespérer des évidences actuelles. Mais tout s'acharne à tenir secret le caractère positif de telles expériences, le doute est savamment entretenu sur leur importance réelle, voire sur leur existence. Par hasard, aucun historien ne s'est donné la peine d'étudier comment les gens vivaient pendant les moments révolutionnaires les plus extrêmes. La volonté d'en finir avec le libre-échange des comportements humains se révèle donc spontanément par le biais du négatif. Le malaise mis en cause éclate sous les coups d'un malaise plus fort et plus dense.

En un sens négatif, les bombes de Ravachol ou, plus près de nous, l'épopée de Caraquemada dissipent la confusion qui règne autour du refus global - plus ou moins attesté mais attesté partout - des relations d'échange et de compromis. Je ne doute pas, pour l'avoir éprouvé maintes fois, que quiconque passe une heure dans la cage des rapports contraignants ne se sente une profonde sympathie pour Pierre-François Lacenaire et la passion du crime. Il ne s'agit nullement de faire ici l'apologie du terrorisme mais de reconnaître en lui le geste le plus pitoyable et le plus digne, susceptible de perturber, en le dénonçant, le mécanisme autorégulateur de la communauté sociale hiérarchisée. S'inscrivant dans la logique d'une société invivable, le meurtre ainsi conçu ne laisse pas d'apparaître comme la forme en creux du don. Il est cette absence d'une présence intensément désirée dont parlait Mallarmé, le même qui, au procès des Trente, nomma les anarchistes des «anges de pureté».

Ma sympathie pour le tueur solitaire s'arrête où commence la tactique, mais peut-être la tactique a-t-elle besoin d'éclaireurs poussés par le désespoir individuel. Quoi qu'il en soit, la tactique révolutionnaire nouvelle, celle qui va se fonder indissolublement sur la tradition historique et sur les pratiques, si méconnues et si répandues, de réalisation individuelle, n'a que faire de ceux qui rééditeraient le geste de Ravachol ou de Bonnot. Elle n'en a que faire mais elle se condamme à l'hibernation théorique si par ailleurs elle ne séduit collectivement des individus que l'isolement et la haine du mensonge collectif ont déjà gagnés à la décision rationnelle de tuer et de se tuer. Ni meurtrier, ni humaniste ! Le premier accepte la mort, le second l'impose. Que se rencontrent dix hommes résolus à la violence fulgurante plutôt qu'à la longue agonie de la survie, aussitôt finit le désespoir et commence la tactique. Le désespoir est la maladie infantile des révolutionnaires de la vie quotidienne.

L'admiration qu'adolescent j'entretenais pour les hors-la-loi, je la ressens aujourd'hui moins chargée de romantisme désuet que révélatrice des alibis grâce auxquels le pouvoir social s'interdit d'être mis directement en cause. L'organisation sociale hiérarchisée est assimilable à un gigantesque racket dont l'habileté, précisément percée à jour par le terrorisme anarchiste, consiste à se mettre hors d'atteinte de la violence qu'elle suscite, et à y parvenir en consumant dans une multitude de combats douteux les forces vives de chacun. (Un pouvoir «humanisé» s'interdira désormais de recourir aux vieux procédés de guerre et d'extermination raciste). Les témoins à charge sont peu suspects de sympathies anarchisantes. Ainsi, le biologiste Hans Seyle constate qu'il «existe à mesure que les agents de maladies spécifiques disparaissent (microbes, sous-alimentation...), une proportion croissante de gens qui meurent de ce que l'on appelle les maladies d'usure ou maladies de dégénérescence provoquées par le stress, c'est-à-dire par l'usure du corps résultant de conflits, de chocs, de tensions nerveuses, de contrariétés, de rythmes débilitants...». Personne n'échappe désormais à la nécessité de mener son enquête sur le racket qui le traque jusque dans ses pensées, jusque dans ses rêves. Les moindres détails revêtent une importance capitale. Irritation, fatigue, insolence, humiliation... cui prodest ? A qui cela profite-t-il ? Et à qui profitent-elles, les réponses stéréotypées que le «Big Brother Bon Sens» répand sous couvert de sagesse, comme autant d'alibis ? Irais-je me contenter d'explications qui me tuent quand j'ai tout à gagner là même où tout est agencé pour me perdre ?

2

La poignée de main noue et dénoue la boucle des rencontres. Geste à la fois curieux et trivial dont on dit fort justement qu'il s'échange ; n'est-il pas en effet la forme la plus simplifiée du contrat social ? Quelles garanties s'efforcent-elles d'assurer, ces mains serrées à droite, à gauche, au hasard, avec une libéralité qui semble suppléer à une nette absence de conviction ? Que l'accord règne, que l'entente sociale existe, que la vie en société est parfaite ? Il ne laisse pas de troubler, ce besoin de s'en convaincre, d'y croire par habitude, de l'affirmer à la force du poignet.

Ces complaisances, le regard les ignore, il méconnait l'échange. Mis en présence, les yeux se troublent comme s'ils devinaient dans les pupilles qui leur font face leur reflet vide et privé d'âme ; à peine se sont-ils frôlés, déjà ils glissent et s'esquivent, leurs lignes de fuite vont en un point virtuel se croiser, traçant un angle dont l'ouverture exprime la divergence, le désaccord fondamentalement ressenti. Parfois l'accord s'accomplit, les yeux s'accouplent ; c'est le beau regard parallèle des couples royaux dans la statuaire égyptienne, c'est le regard embué, fondu, noyé d'érotisme des amants ; les yeux qui de loin se dévorent. Plus souvent, le faible accord scellé dans une poignée de main, le regard le dément. La grande vogue de l'accolade, de l'accord social énergiquement réitéré - dont l'emprunt «shake hand» dit assez l'usage commercial - ne serait-ce pas une ruse au niveau des sens, une façon d'émousser la sensibilité du regard et de l'adapter au vide du spectacle sans qu'il regimbe ? Le bon sens de la société de consommation a porté la vieille expression «voir les choses en face» à son aboutissement logique : ne voir en face de soi que des choses.

Devenir aussi insensible et partant aussi maniable qu'une brique, c'est à quoi l'organisation sociale convie chacun avec bienveillance.

La bourgeoisie a su répartir plus équitablement les vexations, elle a permis qu'un plus grand nombre d'hommes y soient soumis selon des normes rationnelles, au nom d'impératifs concrets et spécialisés (exigences économiques, sociale, politique, juridique...). Ainsi morcelées, les contraintes ont à leur tour émietté la ruse et l'énergie mises communément à les tourner ou à les briser. Les révolutionnaires de 1793 furent grands parce qu'ils osaient détruire l'emprise de Dieu dans le gouvernement des hommes ; les révolutionnaires prolétariens tirèrent de ce qu'ils défendaient une grandeur que l'adversaire bourgeois eût été bien en peine de leur conférer ; leur force, ils la tenaient d'eux seuls.

Toute une éthique fondée sur la valeur marchande, l'utile agréable, l'honneur du travail, les désirs mesurés, la survie, et sur leur contraire, la valeur pure, le gratuit, le parasitisme, la brutalité instinctive, la mort, voilà l'ignoble cuvée où les facultés humaines bouillonent depuis bientôt deux siècles. Voilà de quels ingrédients sûrement améliorés les cybernéticiens méditent d'accomoder l'homme futur. Sommes-nous convaincus de n'atteindre pas déjà à la sécurité des êtres parfaitement adaptés, qui accomplissent leurs mouvements dans l'incertitude et l'inconscience des insectes ? On fait l'essai depuis assez longtemps d'une publicité invisible, par l'introduction dans un déroulement cinématographique d'images autonomes, au 1/24 de seconde, sensibles à la rétine mais restant en deçà d'une perception consciente. Les premiers slogans auguraient parfaitement la suite à prévoir. Ils disaient : «Conduisez moins vite !», «Allez à l'église !» Or que représente un petit perfectionnement de cet ordre en regard de l'immense machine à conditionner dont chaque rouage, urbanisme, publicité, idéologie, culture... est susceptible d'une centaine de perfectionnement identiques ? Encore une fois, la connaissance du sort qui va continuer d'être fait aux hommes, si l'on n'y prend garde, offre moins d'intérêt que le sentiment vécu d'une telle dégradation. Le Meilleur des mondes de Huxley, 1984 d'Orwell et Le Cinquième Coup de trompette de Touraine refoulent dans le futur un frisson qu'un simple coup d'oeil sur le présent suffirait à provoquer ; et c'est le présent qui porte à maturation la conscience et la volonté de refus. Au regard de mon emprisonnement actuel, le futur est pour moi sans intérêt.

*

Le sentiment d'humiliation n'est rien que le sentiment d'être objet. Il fonde, ainsi compris, une lucidité combative où la critique de l'organisation de la vie ne se sépare pas de la mise en oeuvre immédiate d'un projet de vie autre. Oui, il n'y a de construction possible que sur la base du désespoir individuel et sur la base de son dépassement : les efforts entrepris pour maquiller ce désespoir et le manipuler sous un autre emballage suffiraient à le prouver.

Quelle est cette illusion qui séduit le regard au point de lui dissimuler l'effritement des valeurs, la ruine du monde, l'inauthenticité, la non-totalité ? Est-ce la croyance en mon bonheur ? Douteux ! Une telle croyance ne résiste ni à l'analyse, ni aux bouffées d'angoisse. J'y découvre plutôt la croyance au bonheur des autres, une source inépuisable d'envie et de jalousie qui fait éprouver par le biais du négatif le sentiment d'exister. J'envie, donc j'existe. Se saisir au départ des autres, c'est se saisir autre. Et l'autre, c'est l'objet, toujours. Si bien que la vie se mesure au degré d'humiliation vécue. Plus on choisit son humiliation, plus on «vit» ; plus on vit de la vie rangée des choses. Voilà la ruse de la réification, ce qui la fait passer comme l'arsenic dans la confiture.

La gentillesse prévisible des méthodes d'oppression n'est pas sans expliquer cette perversion qui m'empêche, comme dans le conte de Grimm, de m'écrier «le roi est nu» chaque fois que la souveraineté de ma vie quotidienne dévoile ma misère. Certes la brutalité policière sévit encore , et comment ! Partout où elle s'exerce, les bons esprits de gauche en dénoncent à juste titre l'infamie. Et puis après ? Incitent-ils les masses à s'armer ? Provoquent-ils de légitimes représailles ? Encouragent-ils à une chasse aux flics comme celle qui orna les arbres de Budapest des plus beaux fruits de l'A.V.O. ? Non, ils organisent des manifestations pacifiques ; leur police syndicale traite de provocateurs quiconque résiste à ses mots d'ordre. La nouvelle police est là. Elle attend de prendre la relève. Les psychosociologues gouverneront sans coups de crosse, voire sans morgue. La violence oppressive amorce sa reconversion en une multitude de coups d'épingle raisonnablement distribués. Ceux qui dénoncent du haut de leurs grands sentiments le mépris policier exhortent à vivre déjà dans le mépris policé.

L'humanisme adoucit la machine décrite par Kafka dans La Colonie pénitentiaire. Moins de grincements, moins de cris. Le sang affole ? Qu'à cela ne tienne, les hommes vivront exsangues. Le règne de la survie promise sera celui de la mort douce, c'est pour cette douceur de mourir que se battent les humanistes. Plus de Guernica, plus d'Auschwitz, plus d'Hiroshima, plus de Sétif. Bravo ! Mais la vie impossible, mais la médiocrité étouffante, mais l'absence de passions ? Et cette colère envieuse où la rancoeur de n'être jamais soi invente le bonheur des autres ? Et cette façon de ne se sentir jamais tout à fait dans sa peau ? Que personne ne parle ici de détails, de points secondaires. Il n'y a pas de petites vexations, pas de petits manquements. Dans la moindre éraflure se glisse la gangrène. Les crises qui secouent le monde ne se différencient pas fondamentalement des conflits où mes gestes et mes pensées s'affrontent aux forces hostiles qui les freinent et les dévoient. (Comment ce qui vaut pour ma vie quotidienne cesserait-il de valoir pour l'histoire alors que l'histoire ne prend son importance, en somme , qu'au point d'incidence où elle rencontre mon existence individuelle ?) A force de morceler les vexations et de les multiplier, c'est à l'atome de réalité invivable que l'on va s'en prendre tôt ou tard, libérant soudain une énergie nucléaire que l'on ne soupçonnait plus sous tant de passivité et de morne résignation. Ce qui produit le bien général est toujours terrible.

3

Le colonialisme a, des années 1945 à 1960, pourvu la gauche d'un père providentiel. Il lui a permis, en lui offrant un adversaire à la taille du fascisme, de ne pas se définir au départ d'elle-même, qui n'était rien, mais de s'affirmer par rapport à autre chose ; il lui a permis de s'accepter comme une chose, dans un ordre où les choses sont tout ou rien.

Personne n'a osé saluer la fin du colonialisme de peur de le voir sortir de partout, comme un diable de sa boîte mal fermée. Dès l'instant où le pouvoir colonial s'effondrant dénonçait le colonialisme du pouvoir exercé sur les hommes, les problèmes de couleur et de race prenaient l'importance d'une compétition de mots-croisés. A quoi servaient-elles, les marottes d'antiracisme et d'anti-antisémitisme brandies par les bouffons de la gauche ? En dernière analyse, à étouffer les cris de nègres et de Juifs tourmentés que poussaient tous ceux qui n'étaient ni nègres ni Juifs, à commencer par les Juifs et les nègres eux-mêmes ! Je ne songe évidemment pas à mettre en cause la part de généreuse liberté qui a pu animer les sentiments antiracistes dans le cours d'une époque assez récente encore. Mais le passé m'indiffère dès l'instant où je ne le choisis pas. Je parle aujourd'hui, et personne, au nom de l'Alabama ou de l'Afrique du Sud, au nom d'une exploitation spectaculaire, ne me convaincra d'oublier que l'épicentre de tels troubles se situe en moi et en chaque être humilié, bafoué par tous les égards d'une société soucieuse d'appeler «policé» ce que l'évidence des faits s'obstine à traduire policier

Je ne renoncerai pas à ma part de violence.

Il n'existe guère en matière de rapports humains d'état plus ou moins supportable, d'indignité plus ou moins admissible ; le quantitatif ne fait pas le compte. Des termes injurieux comme «macaque» ou «bicot» blesseraient-ils plus profondément qu'un rappel à l'ordre ? Qui oserait sincèrement l'assurer ? Interpellé, sermoné, conseillé par un flic, un chef, une autorité, qui ne se sent, au fond de soi et avec cette lucidité des réalités passagères, sans réserves «youpin, raton, chinetoque» ?

Quel beau portrait-robot nous offraient du pouvoir les vieux colons prophétisant la chute dans l'animalité et la misère pour ceux qui jugeraient leur présence indésirable ? Sécurité d'abord, dit le gardien au prisonnier. Les ennemis du colonialisme d'hier humanisent le colonialisme généralisé du pouvoir; ils s'en font les chiens de garde de la manière la plus habile qui soit : en aboyant contre toutes les séquelles de l'inhumanité ancienne.

Avant de briguer la charge de président de la Martinique, Aimé Césaire constatait dans une phrase célèbre : «La bourgeoisie s'est trouvée incapable de résoudre les problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance : le problème colonial et le problème du prolétariat.» Il oubliait déjà d'ajouter : «car il s'agit là d'un même problème dont on se condamne à ne rien saisir dès l'instant où on les dissocie».

4

Je lis dans Gouy : «La moindre offense au roi coûtait aussitôt la vie» (Histoire de France) ; dans la Constitution américaine : «Le peuple est souverain» ; chez Pouget : «Les rois vivaient grassement de leur souveraineté tandis que nous crevons de la nôtre» (Père Peinard), et Corbon me dit : «Le peuple groupe aujourd'hui la foule des hommes à qui tous les égards sont refusés» (Secret du peuple). En quelques lignes, voici reconstituées les mésaventures du principe de souveraineté.

La monarchie désignait sous le nom de «sujets» les objets de son arbitraire. Sans doute s'efforçait-elle par là de modeler et d'envelopper l'inhumanité foncière de sa domination dans une humanité de liens idylliques. Le respect dû à la personne du roi n'est pas en soi critiquable. Il ne devient odieux que parce qu'il se fonde sur le droit d'humilier en subordonnant. Le mépris a pourri le trône des monarques. Mais que dire alors de la royauté citoyenne, j'entends : des droits multipliés par la vanité et la jalousie bourgeoises, de la souveraineté accordée comme un dividende à chaque individu ? Que dire du principe monarchique démocratiquement morcelé ?

La France compte aujourd'hui vingt-quatre millions de «mini-rois» dont les plus grands - les dirigeants - n'ont pour paraître tels que la grandeur du ridicule. Le sens du respect s'est déchu au point de se satisfaire en humiliant. Démocratisé en fonctions publiques et en rôles, le principe monarchique surnage le ventre en l'air comme un poisson crevé. Seul est visible son aspect le plus repoussant. Sa volonté d'être (sans réserve et absolument) supérieur, cette volonté a disparu. A défaut de fonder sa vie sur la souveraineté, on tente aujourd'hui de fonder sa souveraineté sur la vie des autres. Moeurs d'esclaves.