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RAPPORT SUR LA CONSTRUCTION DES SITUATIONS

RAPPORT SUR LA CONSTRUCTION DES SITUATIONS

Ce renouveau ne peut se borner à des réformes dans les pays capitalistes ou anticapitalistes, mais au contraire, partout, développera des conflits posant la question du pouvoir.

L'éclatement de la culture moderne est le produit, sur le plan de lu lune idéologique, du paroxysme chaotique de ces antagonismes. Les désirs nouveaux qui se définissent se trouvent formulés en porte-à-faux : les ressources de l'époque en permettent la réalisation, mais la structure économique retardataire est incapable de mettre en valeur ces ressources. En même temps l'idéologie de la classe dominante a perdu toute cohérence, par la dépréciation de ses successives conceptions du monde, qui l'incline à l'indéterminisme historique ; par la coexistence de pensées réactionnaires échelonnées chronologiquement, et en principe ennemies, comme le christianisme et la social-démocratie ; par le mélange aussi des apports de plusieurs civilisations étrangères à l'Occident contemporain, et dont on reconnaît depuis peu les valeurs. Le but principal de l'idéologie de la classe dominante est donc la contusion.

Dans la culture - en employant le mot culture nous laissons constamment de côté les aspects scientifiques ou pédagogiques de la culture, même si la confusion s'y fait évidemment sentir au niveau des grandes théories scientifiques ou des conceptions générales de renseignement ; nous désignons ainsi un complexe de l'esthétique, des sentiments et des mœurs : la réaction d'une époque sur la vie quotidienne -, les procédés contre-révolutionnaires confusionnistes sont, parallèlement, l'annexion partielle des valeurs nouvelles et une production délibérément anticulturelle avec les moyens de la grande industrie (roman, cinéma), suite naturelle à l'abêtissement de la jeunesse dans les écoles et les familles. L'idéologie dominante organise la banalisation des découvertes subversives, et les diffuse largement après stérilisation. Elle réussit même à se servir des individus subversifs : morts, par le truquage de leurs œuvres ; vivants, grâce à la confusion idéologique d'ensemble, en les droguant avec une des mystiques dont elle tient commerce.

Une des contradictions de la bourgeoisie, dans sa phase de liquidation, se trouve être ainsi de respecter le principe de la création intellectuelle et artistique, de s'opposer d'emblée à ces créations, puis d'en faire usage. C'est qu'il lui faut maintenir dans une minorité le sens de la critique et de la recherche, mais sous condition d'orienter cette activité vers des disciplines utilitaires strictement fragmentées, et d'écarter la critique et la recherche d'ensemble. Dans le domaine de la culture, la bourgeoisie s'efforce de détourner le goût du nouveau, dangereux pour elle à notre époque, vers certaines formes dégradées de nouveauté, inoffensives et confuses.

Par les mécanismes commerciaux qui commandent l'activité culturelle, les tendances d'avant-garde sont coupées des fractions qui peuvent les soutenir, fractions déjà restreintes par l'ensemble des conditions sociales. Les gens qui se sont fait remarquer dans ces tendances sont admis généralement à titre individuel, au prix des reniements qui s'imposent : le point capital du débat est toujours le renoncement à une revendication d'ensemble, et l'acceptation d'un travail fragmentaire, susceptible de diverses interprétations. C'est ce qui donne à ce terme même d'« avant-garde », toujours manié en fin de compte par la bourgeoisie, quelque chose de suspect et de ridicule.

La notion même d'avant-garde collective, avec l'aspect militant qu'elle implique, est un produit récent des conditions historiques qui entraînent en même temps la nécessité d'un programme révolutionnaire cohérent dans la culture, et la nécessité de lutter contre les forces qui empêchent le développement de ce programme. De tels groupements sont conduits à transposer dans leur sphère d'activité quelques méthodes d'organisation créées par la politique révolutionnaire, et leur action ne peut plus désormais se concevoir sans liaison avec une critique de la politique. A cet égard, la progression est notable entre le futurisme, le dadaïsme, le surréalisme, et les mouvements formés après 1945. On découvre pourtant à chacun de ces stades la même volonté universaliste de changement ; et le même émiettement rapide, quand l'incapacité de changer assez profondément le monde réel entraîne un repli défensif sur les positions doctrinales mêmes dont l'insuffisance vient d'être révélée.

Le futurisme, dont l'influence se propagea à partir de l'Italie dans la période qui précéda la Première Guerre mondiale, adopta une attitude de bouleversement de la littérature et des arts, qui ne laissait pas d'apporter un grand nombre de nouveautés formelles, mais qui se trouvait seulement fondée sur une application extrêmement schématique de la notion de progrès machiniste. La puérilité de l'optimisme technique futuriste disparut avec la période d'euphorie bourgeoise qui l'avait porté. Le futurisme italien s'effondra, du nationalisme au fascisme, sans jamais parvenir à une vision théorique plus complète de son temps.

Le dadaïsme, constitué par des réfugiés et des déserteurs de la Première Guerre mondiale à Zurich et à New York, voulut être le refus de toutes les valeurs de la société bourgeoise, dont la faillite venait d'apparaître avec éclat. Ses violentes manifestations, dans l'Allemagne et la France de l'après-guerre, portèrent principalement sur la destruction de l'art et de l'écriture, et, dans une moindre mesure, sur certaines formes de comportement (spectacle, discours, promenade délibérément imbéciles).

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