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RAYMOND QUENEAU

Texte tiré de JARGON & ÉCRITURISME,
Hétérodoxies du langage dans la création poétique et picturale
Thèse de Brigite Bardelot.

C'est en scientifique plus qu'en poète que Queneau fait un sort à la langue, c'est en iconoclastes subversifs que Dubuffet et Martel mèneront le même combat.

«On admet la sincérité de toute apparence alors qu'on devrait en douter.» Queneau vit à l'aise dans cet univers d'illusions. Rien n'a de sens et tout est apparence. Mais lorsque ce monde absurde est considéré par un septique comme lui, loin d'en négliger le tragique mais libre de choisir, il cherche d'abord à en rire pour nous en divertir «Ainsi l'on peut douter d'une apparence et se gourer, car toute chose a de multiples apparences, une infinité d'apparence.»

«C'est malheureux pour les français de ne pas avoir le droit d'écrire comme ils parlent et par conséquent comme ils sentent. Nous sommes à plaindre.» C'est le malaise ressenti devant ce qu'ils considèrent comme l'inadéquation de notre langue à transmettre ce que nous sommes qui poussent les auteurs et les poètes vers le jargon:
«Il y a trois stades dans le français: le français qu'on enseigne dans la grammaire, le français littéraire qui s'en rapproche plus ou moins et le français parlé. Le langage oral comprend outre les mots plus ou moins organisés en phrases, un nombre incroyable de grognements, raclements de gorge, grommellements, interjections, qui participent à la communication et ont une valeur sémantique: et naturellement il faut tenir compte aussi de la part de la mimique
Dès 1947 et sans connaître encore la production de Queneau, Dubuffet dit pratiquement la même chose:
«...La parole, plus concrète déjà que l'écrit, animée par les timbres et intonations de voix, un peu de toux, quelques grimaces, toute une mimique, me semble par là déjà beaucoup plus efficace.»
Se rapprocher au plus près de la langue parlée, tenir compte de la méta-langue composée de "tout ce qui participe à la communication", implique une dérèglementation complète de la grammaire et de la syntaxe pour retrouver la matière première signifiante des sonorités en vrac: négligence de concordance des temps, désarticulation de la proposition, orthographe phonétique. En somme, Queneau aborde les difficultés de la grammaire comme un étranger apprenant notre langue et met ainsi en évidence les absurdités de convention, les lacunes de la logique ou les subtilités vaines de la langue:
« On commence par énoncer les signes grammaticaux abstraits: " le résumé algébrique de la pensée " puis on remplit cette forme vide avec des désignations de choses et de faits précis[...], cette construction de la phrase ne ressemble en rien à celle du français écrit mais elle est fréquente en français parlé.»
En voici un exemple:
«Un fossoyeur vint leur demander s'ils allaient encore rester longtemps là. C'était pas qu'elle les gênait, la famille les fossoyeurs, mais c'était l'heure d'aller déjeuner et ils finiraient de le remplir seulement après la soupe, les fossoyeurs le trou
Dans son réformisme linguistique il accorde évidemment une place prépondérante à la simplification de l'orthographe:
«La réforme de l'orthographe, alors ça c'est la bouteille à l'encre, c'est le piège, c'est l'écueil. mais bon gré, mal gré il faudra en (il faudra-t-en)passer par là. Il n'y a que lorsque cette réforme, cette révolution, sera accomplie (sera-z-accomplie) que la nouvelle langue pourra s'affirmer hautement et vivre d'une vie autonome; alors seulement pourra naître une nouvelle poésie. Sans une notation correcte du français parlé, il sera impossible (il sera himpossible) au poète de prendre conscience du rythme authentique, des sonorités exactes, de la véritable musique du langage. C'est de là que sourd la poésie».
Queneau n'innove pas vraiment. Jacques Peletier du Mans, premier réformateur de l'orthographe le disait déjà en 1544 :
«Tout ainsi que la parole est significative de la pensée, semblablement l'orthographe [l'est] de la parole à laquelle elle doit obéir fidèlement, de sorte qu'écrire autrement qu'on ne prononce est comme si on parlait autrement qu'on ne pense

«Mézalor, mézalor, keskon nobtyin» On obtient une nouvelle langue, certes, mais qui le premier étonnement passé, se substitue rigoureusement, dans toutes ses fonctions, au français classique:
«[...] Sé un pur kestion dabitud. On népa zabitué, sétou.»
L'iconoclaste qui prenait le plus grand plaisir à casser le code ne parvient qu'à le remplacer par un autre, différent, autrement organisé, mais tout aussi canonique que celui auquel il doit suppléer:
«Epui sa né ancor ryin. Sa, sené ke demimzur. Ifôdra ramplasé "eh" par e, par egzamp, "gn"par n, "ou" par w, "an","in", "on" par d, "i, o, e" par "oe" (wuér da valeur, valôer, fermé da peu, poe). Keskô nobtyi alor? Ebyi par egzap: la lag frasez, le uwazo cat, sé lprita, anw lavnir é la poezi,loe bôer é lé zoe.»

Il est amusant de constater qu'en préconisant une langue phonétique, «calquée photographiquement sur la parole courante». Queneau en vienne à redécouvrir les signes diacritiques de la phonétique internationale officielle ce qui n'est pas un mince paradoxe! et que du même coup, tombe subitement tout le charme du texte!

La passion de Queneau pour les jeux de langage n'est plus a démontrer. Sur ce point, il partage avec Dubuffet bien plus que des connivences: la conviction sincère de la nécessité d'une nouvelle expression verbale fondée sur la langue parlée populaire la plus contemporaine. C'est ce qu'il appelle le "néo-français", tout en ayant bien conscience qu'à son tour ce néo-français sera amené à se scléroser et à vieillir comme l'ancien. D'autant qu'un code en remplaçant un autre, on aboutit à une technique qui tourne parfois au procédé Dubuffet n'y échappe pas non plus et dont il reconnait qu'elle avait servi à d'autres Joyce, Céline avant lui:
«Les artisses, qu'est-ce que vous voulez, c'est souvent comme ça. Une fois qu'ils ont trouvé un truc, ils l'essploitent à fond. Faut reconnaître qu'on est un peu tous comme ça, chacun dans son genre.»

Queneau aime presqu'autant que Dubuffet ce qui est banal et quotidien: "la pluie et le beau temps", selon la formule consacrée, mais plus largement, la météorologie et ses conséquences sont des sujets qui reviennent fréquemment dans leurs textes respectifs en ce qu'ils constituent un fond de langage omniprésent dans la conversation. À un point tel que les considérations primaires sur le froid et le chaud, le sec et l'humide, le plaisir ou le désagrément du climat composent, pour Dubuffet, l'essentiel du dialogue de Bonpiet beauneuille. Pour Queneau, ce qu'il nomme les "informations nulles" et Dubuffet: "les miettes de langage", aboutissent, dans ces conversations "de courtoisie" qui ne sont rien d'autre que des duos de monologues à des formules automatiques, vidées de sens et qui en retrouve un, insoupçonné, sous une nouvelle apparence:
«Bonjourmeussieucommentçavacematinpasmaletvousmêmelefonddelairestfraismaistoutalheureil ferachaud»
Malgré l'analogie du procédé, la conception de Dubuffet, en revanche, s'oppose à la démarche de Queneau par son intention délibérément anarchiste, sa résistance acharnée à toute possibilité de réinstitutionalisation de la pratique détournée. C'est pourquoi, loin de se figer dans une systématique stérilisante, chaque livre en jargon est pour lui l'occasion d'un affranchissement différent, d'une revisitation complète de la langue. Démarche parallèle et en totale complémentarité avec sa recherche picturale.

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