rocbo menu
Entretien avec André Chervel « Simplifier l’orthographe »
Entretien avec André Chervel, Docteur es lettres, chercheur associé au Service histoire de l’éducation de l’INRP auteur de L’orthographe en crise à l’école : Et si l’histoire montrait le chemin, Retz, 2008

Votre ouvrage remet en lumière la question de la réforme de l’orthographe. Pourquoi maintenant ?

J’ai déjà écrit un ouvrage sur l’orthographe, il y a 40 ans, qui envisageait la question sous une forme théorique. Nous avions imaginé, avec Claire Blanche-Benveniste, une réforme phonétique radicale. Depuis j’ai fait des recherches sur l’histoire de l’enseignement, et plus précisément l’histoire de l’enseignement du français et de l’orthographe. On sait que les élèves d’aujourd’hui ont en moyenne deux années scolaires de retard sur les élèves de 1987 en matière d’orthographe. L’école ne parvient plus à enseigner cette discipline. Or je crois que l’histoire peut nous montrer le chemin. Il y a un peu plus de trois siècles, l’orthographe du français était d’une complexité extrême ; et au XIXe siècle, les maîtres pouvaient enfin enseigner non seulement à lire mais à écrire parce que, entre ces deux époques, l’orthographe a été simplifiée

Quelle a été l’origine de la réforme ?

Au XVIIe siècle, il était très difficile, voire quasi impossible d’apprendre à lire en français. Prenons le verbe j’étais. Il se prononçait alors comme aujourd’hui, mais on l’écrivait « iestois », avec un i et en un seul mot. Enseigner la lecture du français était si difficile qu’on apprenait couramment à lire en latin, car le latin s’écrit comme il se prononce. Or les deux grandes religions du pays, le protestantisme d’abord, derrière Calvin, et la Contre-réforme catholique ensuite exigent désormais de leurs fidèles qu’ils sachent lire. C’est alors, aux environs de 1650, que commence la grande réforme de l’orthographe française. Au début du 18e siècle, l’orthographe s’est déjà suffisamment améliorée pour que les Frères des écoles chrétiennes puissent lancer l’enseignement de la lecture. Tous les maîtres, en France comme hors de nos frontières, font pression sur les éditeurs pour une orthographe qui corresponde mieux à la prononciation. Ils sont à l’origine des simplifications et des régularisations orthographiques qui se sont poursuivies jusqu’en 1835, permettant l’invention de méthodes de lecture en français.

Comment expliquer le fait que ce qui s’est enseigné au XIXe, ne peut plus l’être aujourd’hui ?

A partir des années 1830, les maîtres d’école qui, dans leur majorité, ignoraient encore l’orthographe, sont mis dans l’obligation de l’enseigner à leurs élèves et donc de commencer par l’apprendre eux-mêmes. Avec la lecture, l’écriture et le calcul, l’orthographe devient alors l’une des bases de l’instruction primaire. Mais l’impasse reste totale sur la formation culturelle, sur la connaissance des écrivains, sur la poésie, sur l’étude des textes… Jules Ferry avec Ferdinand Buisson réoriente l’enseignement du français vers une approche beaucoup plus riche et plus formatrice. C’est de ce moment que date le recul de la place de l’orthographe. Certes, le niveau des élèves continuera à monter pendant 50 ans du fait notamment de la scolarisation des filles. Mais, au fil des années, le temps consacré aux autres disciplines, scientifiques en particulier, a rendu de plus en plus inefficace l’enseignement de l’orthographe à l’école.

La réforme de l’orthographe de 1990 n’a pas réussi à inverser la tendance ?

L’aspect le plus important et le plus net des « rectifications » de 1990, ce sont les accents, notamment les circonflexes sur le i et sur le u. Ces aménagements n’ont jamais été appliqués, puisqu’ils ne modifiaient que très peu de choses. Ouvrez un dictionnaire : le mot maître y conserve son accent circonflexe qui devrait être supprimé. On peut dire que la réforme a échoué. Mais la prudence en matière de réforme n’est plus de mise aujourd’hui. Je propose pour ma part de commencer par supprimer toutes les doubles consonnes qui ne modifient pas la prononciation des mots. On pourrait écrire i n o c e n t, mais maintenir l a i s s e r. Ensuite signaler tous les pluriels des adjectifs et des noms (sauf ceux des mots se terminant en - z ou en -x) par un -s : des a g n e a u s… Et aussi supprimer les lettres grecques : le h étymologique de rhume (rume), le y de tyran (tiran), le ph de philosophie ( filosofie). Le but est de simplifier les règles pour que tous les enfants puissent apprendre plus facilement. Au XIXe siècle, il y avait une version latine au concours de l’école polytechnique : il fallait faire la preuve qu’on n’appartenait pas aux classes populaires. Attention que l’orthographe ne connaisse pas la même destinée, qu’elle ne devienne pas un instrument de sélection.

Source Entretien avec André Chervel « Simplifier l’orthographe » SNUipp.fr

Articles connexes
-

LOGO SPIP Réalisé sous Spip Hébergé par L'Autre.Net LOGO L'Autre.Net
Déclaré à la CNIL sous le n°1153442