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La légende de Victor Hugo

La légende de Victor Hugo

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miration pour « le plus gigantesque penseur de l'univers », on recourut à l'image. Une feuille du soir, à court de vocables, représenta sur sa première page, le soleil plongeant dans l'Océan. La mort de Hugo était la mort d'un astre. « L'art était fini! »
La population, brassée par l'enthousiasme journalistique, jeta trois cent mille hommes, femmes et enfants, derrière le char du pauvre qui emportait le poète au Panthéon, et un million sur les places, les rues et les trottoirs par où il passait.
Un vélum noir voilait de deuil l'Arc de triomphe de la gloire impériale; la lumière des becs de gaz et des lampadaires filtrait, lugubre, à travers le crêpe; des couronnes d'immortelles et de peluches, des portraits de Hugo sur son lit de mort, des médailles de bronze, portant gravé: Deuil national..., enfin tous les symboles de la douleur désespérée avaient été réquisitionnés, et pourtant la multitude immense n'avait ni regrets pour le mort, ni souvenirs pour l'écrivain: Hugo lui était indifférent. Elle paraissait ignorer que l'on menait, sous ses yeux, au Panthéon « le plus grand poète qui eût jamais existe ».
La foule houleuse et de belle humeur témoignait broyamment sa satisfaction du temps et du spectacle; elle s'enquérait du nom des célébrités et des délégations de villes et de pays qui défilaient pour son plaisir; elle admirait les monumentales couronnes de fleurs portées sur des chars; elle applaudissait les fifres des sociétés de tir, déchirant les oreilles de leurs airs discordants; elle saluait de rires ironiques Déroulède et son sérieux en redingote verte; et

pour mettre le comble à sa joie, il ne manquait que le blason des Benni-bouffe-toujours du cortège - le lapin sauté et leur arme -, la colossale seringue de carton.
Acteurs et spectateurs jubilaient. Il est vrai que les habitants des grands boulevards, désappointés de ce que l'on ne promenait pas le cadavre devant leurs portes, supputaient avec aigreur les sommes rondelettes qu'ils n'auraient pas manqué d'empocher; le c¦ur ulcéré, ils se racontaient que des fenêtres et des balcons avaient été loués des centaines et des milliers de francs qu'en trois heures d'horloge on gagnait deux fois et plus le loyer de six mois. Mais le chagrin des grincheux disparaissait dans la réjouissance générale. Les brasseries à femmes du boulevard Saint-Michel débordaient sur le trottoir en échafaudage; on achetait au poids de l'or le droit d'y cuire au soleil, en s'arrosant de bière frelatée. Les petites gens, installées aux bons endroits, dès la pointe du jour, qui avec une chaise, qui avec une table, un banc, une échelle, les cédaient aux curieux pour le prix de deux journées de rigolade et de vie de rentier. Les hôteliers, les cabaretiers, les fricoteurs de la race goulue souriaient d'allégresse en palpant dans leurs poches les pièces de cent sous que la fête rapportait: I'un d'eux disait d'un air très convaincu: « Il faudrait qu'il meure toutes les semaines un Victor Hugo pour faire aller le commerce! » Le commerce marchait en effet! Commerce de fleurs et d'emblèmes mortuaires; commerce de journaux, de gravures, de Iyres en zinc bronzé, doré, argenté, de médailles en galvano, d'effigies montées en

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