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miration pour « le plus gigantesque penseur de
l'univers », on recourut à l'image. Une feuille
du soir, à court de vocables, représenta sur
sa première page, le soleil plongeant dans
l'Océan. La mort de Hugo était la mort d'un
astre. « L'art était fini! »
La population, brassée par l'enthousiasme
journalistique, jeta trois cent mille hommes, femmes et
enfants, derrière le char du pauvre qui emportait le
poète au Panthéon, et un million sur les
places, les rues et les trottoirs par où il
passait.
Un vélum noir voilait de deuil l'Arc de triomphe de
la gloire impériale; la lumière des becs de
gaz et des lampadaires filtrait, lugubre, à travers
le crêpe; des couronnes d'immortelles et de peluches,
des portraits de Hugo sur son lit de mort, des
médailles de bronze, portant gravé: Deuil
national..., enfin tous les symboles de la douleur
désespérée avaient été
réquisitionnés, et pourtant la multitude
immense n'avait ni regrets pour le mort, ni souvenirs pour
l'écrivain: Hugo lui était indifférent.
Elle paraissait ignorer que l'on menait, sous ses yeux, au
Panthéon « le plus grand poète qui
eût jamais existe ».
La foule houleuse et de belle humeur témoignait
broyamment sa satisfaction du temps et du spectacle; elle
s'enquérait du nom des
célébrités et des
délégations de villes et de pays qui
défilaient pour son plaisir; elle admirait les
monumentales couronnes de fleurs portées sur des
chars; elle applaudissait les fifres des
sociétés de tir, déchirant les oreilles
de leurs airs discordants; elle saluait de rires ironiques
Déroulède et son sérieux en redingote
verte; et
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pour mettre le comble à sa joie, il ne manquait
que le blason des Benni-bouffe-toujours du cortège -
le lapin sauté et leur arme -, la colossale seringue
de carton.
Acteurs et spectateurs jubilaient. Il est vrai que les
habitants des grands boulevards, désappointés
de ce que l'on ne promenait pas le cadavre devant leurs
portes, supputaient avec aigreur les sommes rondelettes
qu'ils n'auraient pas manqué d'empocher; le c¦ur
ulcéré, ils se racontaient que des
fenêtres et des balcons avaient été
loués des centaines et des milliers de francs qu'en
trois heures d'horloge on gagnait deux fois et plus le loyer
de six mois. Mais le chagrin des grincheux disparaissait
dans la réjouissance générale. Les
brasseries à femmes du boulevard Saint-Michel
débordaient sur le trottoir en échafaudage; on
achetait au poids de l'or le droit d'y cuire au soleil, en
s'arrosant de bière frelatée. Les petites
gens, installées aux bons endroits, dès la
pointe du jour, qui avec une chaise, qui avec une table, un
banc, une échelle, les cédaient aux curieux
pour le prix de deux journées de rigolade et de vie
de rentier. Les hôteliers, les cabaretiers, les
fricoteurs de la race goulue souriaient d'allégresse
en palpant dans leurs poches les pièces de cent sous
que la fête rapportait: I'un d'eux disait d'un air
très convaincu: « Il faudrait qu'il meure toutes
les semaines un Victor Hugo pour faire aller le commerce!
» Le commerce marchait en effet! Commerce de fleurs et
d'emblèmes mortuaires; commerce de journaux, de
gravures, de Iyres en zinc bronzé, doré,
argenté, de médailles en galvano, d'effigies
montées en
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