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"Préparez-vous à entendre les témoignages, dit le Roi, et ensuite la sentence ! "
"Non ! dit la Reine, d'abord la sentence, et ensuite les témoignages !"
"Quelle bêtise ! s'écria Alice, si fort que chacun des assistants fit un bond, que cette idée d'entendre d'abord la sentence ! "
"Taisez-vous !" ordonna la Reine.
"Jamais de la vie ! dit Alice, vous n'êtes qu'un jeu de cartes ! Qui se soucie de vous ?" A ces mots, le jeu tout entier s'envola dans les airs, puis vint retomber en désordre sur Alice : elle poussa un petit cri de frayeur, et tenta de repousser l'avalanche des cartes... Elle se retrouva couchée sur le talus, la tête reposant sur les genoux de sa soeur, qui lui enlevait délicatement du visage quelques feuilles mortes chues des arbres voisins.
"Réveille-toi ! Alice chérie, lui disait sa soeur. Vrai, quel bon somme tu as fait !"
"Oh ! j'ai fait un songe bien curieux !" répondit Alice, et elle raconta à sa soeur toutes ses Aventures Sous Terre telles que vous venez de les lire ; et lorsqu'elle eut achevé son récit, sa soeur l'embrassa et lui dit : "Ce fut là, certes, ma chérie, un rêve bien singulier ; mais, à présent, va vite prendre ton thé ; il se fait tard."

Aussi Alice s'en fut-elle en courant en songeant (de son mieux) au merveilleux rêve que ç'avait été.

Mais sa soeur était restée assise un peu plus longtemps, observant le soleil couchant, et pensant à la petite Alice et à ses Aventures, si bien qu'elle aussi se mit à rêver à sa manière et voici ce que cela donna :

Elle vit une vieille cité et une tranquille rivière serpentant près d'elle le long de la plaine, et, descendant le courant, venait lentement une barque avec, à son bord, une joyeuse bande d'enfants.

Elle pouvait entendre leurs voix et leurs éclats de rire comme de la musique sur l'eau. Et, parmi elles, il y avait une autre petite Alice, assise à écouter une histoire qu'on lui racontait. Elle écoutait les paroles du conte et voilà que c'était le rêve de sa petite soeur. Aussi la barque serpentait-elle doucement, sous le brillant jour d'été, avec son joyeux équipage et sa musique de voix et d'éclats de rire, jusqu'au moment où elle disparut derrière un des nombreux tournants de la rivière et qu'elle ne la vit plus.

Alors elle pensa (dans un rêve à l'intérieur de son rêve, en fait) que cette même petite Alice, dans l'avenir, deviendrait une femme adulte ; et qu'elle garderait, à travers ses années de maturité, le coeur simple et aimant qu'elle avait, étant enfant ; elle la vit, entourée d'autres petits enfants, dont elle ferait briller les yeux en leur racontant maintes merveilleuses histoires, y compris, peut-être, ces mêmes aventures d'autrefois de la petite Alice ; et dont elle partagerait les petits chagrins et les naïves joies, en se souvenant de sa propre enfance et des heureuses journées d'été.

64 Lewis Carroll Les aventures d’Alice sous terre 65