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Lettre de Victor Hugo à Castel

 

Haureville House, 5 octobre.

Mon cher monsieur Castel,

 

Le hasard a fait tomber sous vos yeux guelques espèces d'essais de dessins faits par moi, à des heures de rêverie presque inconsciente, avec ce qui restait d'encre dans ma plume, sur des marges ou des couvertures de manuscrits. Ces choses, vous désirez les publier; et l'excellent graveur M. Paul Chenay s'offre à faire un fac-simile. Vous me demandez mon consentement. Quel que soit le beau talent de M. Paul Chenay, je crains fort que ces traits de plume quelconques, jetés plus ou moins maladroitement sur le papier par un homme qui a autre chose à faire, ne cessent d'être des dessins du moment qu'ils auront la prétention d'en être. Vous insistez pourtant, et je consens. Ce consentement à ce qui est peut-être un ridicule veut être expliqué; voici donc mes raisons:

 

J'ai établi depuis quelque temps dans ma maison, à Guernesey, une petite institution de fraternité pratique que je voudrais accroitre, et surtout propager. Cela est si peu de chose, que je puis en parler. C'est un repas hebdomadaire d'enfants indigents. Toutes les semaines, des mères pauvres me font l'honneur d'amener leurs enfants diner chez moi. J'en ai eu huit d'abord, puis quinze; maintenant j'en ai vingt-deux. Ces enfants dinent ensemble; ils sont tous confondus, catholiques, protestants, Anglais, Français, sans distinction de religion ni de nation. Je les invite à la joie et au rire, et je leur dis: Soyez libres. Ils ouvrent et terminent le repas par un remerciment à Dieu, simple et en dehors de toutes les formules religieuses pouvant engager la conscience. Ma femme, ma fille, ma belle-s¦ur, mes fils, mes domestiques et moi, nous les servons. Ils mangent de la viande et boivent du vin, deux grandes nécessités pour l'enfance; après quoi ils jouent, puis vont à l'école.

 

Des prêtres catholiques, des rninistres protestants, mêlés à de libres penseurs et à des démacrates proscrits, viennent quelquefois voir cette humble scène, et il ne me parait pas qu'aucun sorte mécontent. J'abrège; mais il me semble que j'en ai dit assez pour faire comprendre que cette idée, I'introduction des familles pauvres dans les familles moins pauvres, introduction à niveau et de plain-pied, fécondée par des hommes meilleurs que moi, par le coeur des femmes surtout, peut n'être pas mauvaise; je la crois pratique et propre à de bons fruits, et c'est pourquoi j'en parle, afin que ceux qui pourront et voudront l'imitent. Ceci n'est pas de l'aumône, mais de la fraternité. C'est la communion avec nos frères moins heureux. Nous apprenons à les servir et ils apprennent à nous aimer.

 

C'est en songeant à cette petite oeuvre, monsieur, que je crois pouvoir faire un sacrif ce d'amour-propre et autoriser la publication souhaitée par vous Le produit de cette publication contribuera à former la liste civile de mes petits enfants indigents. Voici l'hiver, je ne serais pas fâché de donner des vêtements à ceux qui vont en haillons et d'offrir des souliers à ceux qui vont pieds nus Votre publication m'y aidera. Ceci m'absout d'y consentir. J'avoue que je n'eusse jamais imaginé que mes dessins, comme vous voulez bien les appeler, passent attirer l'attention d'un éditeur connaisseur tel que vous, et d'un rare artiste tel que M. Paul Cheney: que votre volonté s'accomplisse; ils se tireront comme ils pourront du grand jour pour lequel ils n'étaient point faits; la critique a sur eux désormais un droit dont je tremble pour eux, je les abandonne, je suis sût, toujours, que mes chers petits pauvres les trouveront très-bons

 

Publiez donc ces dessins, monsieur Castel, et recevez, avec tous mes voeux pour votre succès, I'assurance de mes sentiments les plus distingués.

 

Victor Hugo.


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