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L'Épopée de Gilgamesh, Tablette X : L'arrivée au but
[Elle est mieux conservée que les précédentes]

Sur la plage marine était installée
La Tavernière Siduri (1).
Elle demeurait […]
[…] ;
On lui avait fait un tréteau-à-jarres,
On lui avait fait une cuve-à-bière.
Elle était couverte d'un voile,
Et [...].
Après avoir tergiversé,
Gilgamesh s'avança vers elle.
Revêtu d'une simple dépouille
Et [...],
Il y avait du surnaturel
Dans son personnage ;
Mais l'angoisse
Lui était entrée au ventre :
II avait l'air
D'un voyageur arrivé de très loin.

La Tavernière,
L'examinait à distance :
Après avoir
Mûrement réfléchi
Et délibéré en son cœur,
Elle se disait :
« C'est peut-être bien là
Un criminel ?
Où donc va-t-il
Par ce chemin ? »
Lorsqu'elle le vit s'approcher,
La Tavernière barra sa porte :
Elle barra sa porte
Et poussa le verrou.
Mais lui, ayant prêté l'oreille
Au bruit qu'elle avait fait ainsi,
Leva le menton
Et regarda de son côté.
Puis il s'adressa à elle,
La Tavernière :
« Qu'as-tu donc vu,
Tavernière,
Pour avoir barré ta porte :
Barré ta porte
Et poussé ton verrou ?
Je vais en heurter le vantail
Et en démolir la fermeture ! »

(1) Appartient au monde surnaturel.

[Deux vers disparus.]

La Tavernière s'adressa a lui,
Gilgamesh :

[Huit  lignes perdues.]

Gilgamesh s'adressa a elle,
La Tavernière :
« C'est moi qui ai vaincu et abattu
Le Taureau-géant descendu du Ciel ;
Moi qui ai mis a mort
Le Gardien de la Forêt,
Occis ce Humbaba
Qui demeurait en la Forêt des Cèdres,
Et tué des lions
Aux passes des montagnes ! »
La Tavernière s'adressa a lui,
Gilgamesh :
Si c'est  toi qui as mis à mort
Le Gardien de la Foret,
Occis ce Humbaba
Qui demeurait en la Forêt des Cèdres,
Tué des lions
Aux passes des montagnes,
Vaincu et abattu le Taureau-géant
Descendu du Ciel,
Pourquoi as-tu les joues si amaigries,
Le visage aussi abattu,
Le cœur si triste
Les traits aussi exténués ?
Pourquoi une pareille angoisse
En ton ventre ?
Pourquoi cette apparence
D'un voyageur arrivé de très loin ?
Pourquoi ton visage brûlé
Par la froidure et la canicule ?
Et pourquoi [...],
Vagabondais-tu par la steppe ? »
Gilgamesh s'adressa donc a elle,
La Tavernière :
« Mon ami que tant je chérissais
Et qui avait avec moi traversé tant d'épreuves -
Enkidu, mon ami, que tant je chérissais
Et qui avait avec moi traversé tant d'épreuves,
Le sort commun à tous les hommes
L'a terrassé !
Six jours et sept nuits je l'ai pleuré
Et refusé à la tombe,
Jusqu'à ce que les vers
Lui soient tombés du nez,
Alors, je me suis mis à craindre et redouter la mort
Et à vagabonder par la steppe.
[...]
[...] mon ami.
[…]
Portant le drame de mon ami
J'ai longuement vagabondé par la steppe ! -
Portant le drame d'Enkidu, mon ami,
J'ai longuement
Vagabondé par la steppe !
Comment me taire ?
Comment demeurer coi ?
Mon ami que je chérissais
Est redevenu argile ! -
Enkidu, mon ami, que je chérissais,
Est redevenu argile !
Et moi, ne me faudra-t-il pas, comme lui,
Me coucher
Pour ne me plus relever,
Jamais, jamais ? »

Gilgamesh s'adressa encore a elle,
La Tavernière :
À présent, Tavernière, quelle est la route
Qui mène à Utanapishtî ?
Apprends-moi de quoi la reconnaître !
Apprends-le-moi !
Si c'est possible,
Je traverserai cette Mer !
Sinon,
Je vagabonderai encore par la steppe ! »
La Tavernière s'adressa donc à lui,
Gilgamesh :
« Il n'y a, Gilgamesh,
Jamais eu la moindre traversée !
Depuis les temps les plus reculés,
Nul n'a jamais passé cette Mer !
Seul la traverse, Shamash-le-preux !
Lui excepté,
Qui le pourra ?
La passe est resserrée,
Le parcours, très ardu ;
En outre, d'ici la, il y a l'Eau-mortelle
Qui en interdit l'accès.
Comment pourras-tu, Gilgamesh,
Traverser cette Mer ?
Une fois arrivé à l'Eau-mortelle,
Que feras-tu ?
Il y a pourtant, Gilgamesh, UrShanabi, (1)
Le Nocher d'Utanapishtî.
En compagnie de Ceux-de-pierre. (2)
Il est dans la forêt,
A couper des branches.
Va
Te montrer à lui !
Si c'est possible,
Traverse avec lui !
Sinon, Rebrousse chemin ! »

Lorsqu'il eut entendu cela,
Gilgamesh,
Brandit la hache
De sa main,
Tira son épée
Du fourreau,
S'en alla furtivement
Les trouver,
Et leur tomba dessus
Comme une flèche,
Enflant la voix,
Dans la forêt.

Lorsque Urshanabi vit briller
L'épée
Et entendit la hache
Cliqueter,
Il prit la fuite
[…]

Mais Gilgamesh
Lui heurta la tête
Lui saisit la main
Et lui [...] la poitrine.

(1) Signifie « Créature-Serviteur de Deux-tiers », soit quarante, deux tiers de soixante, premier nombre rond dans la numérotation sexagésimale, qu'on avait donné pour symbole au dieu Enki.
(2) Sorte de statues animées humaines. Ils étaient indispensables à la traversée parce qu'ils pouvaient entrer dans l'Eau-mortelle.

[Dix lignes fortement endommagées. Il y serait question de Ceux-de-pierre, d'un bateau que Gilgamesh met en pièces.]

UrShanabi s'adressa a lui,
Gilgamesh :
« Pourquoi as-tu les joues si amaigries,
Le visage aussi abattu,
Le cœur si triste,
Les traits aussi exténués ?
Pourquoi une pareille angoisse
En ton ventre ?
Pourquoi cette apparence
D'un voyageur arrivé de très loin ?
Pourquoi ton visage brûlé,
Par la froidure et la canicule ?
Et pourquoi [...],
Vagabondais-tu par la steppe ? »
Gilgamesh s'adressa à lui,
UrShanabi :
« Comment mes joues
Ne seraient-elles pas amaigries,
Mon visage abattu,
Mon cœur, triste,
Mes traits exténués ?
Comment n'y aurait-il pas
De l'angoisse en mon ventre ?
Comment n'aurais-je point cette apparence
D'un voyageur arrivé de très loin ?
Comment mon visage n'aurait-il pas été brûlé
Par la froidure et la canicule ?
Comment [...],
N'aurais-je point vagabondé par la steppe ?
Mon ami. Mulet vagabond. Onagre du désert,
Panthère de la steppe -
Enkidu, mon ami. Mulet vagabond, Onagre du désert,
Panthère de la steppe
Avec qui nous avions, de conserve,
Franchi les montagnes,
Pris et tué
Le Taureau-géant,
Occis ce Humbaba
Qui demeurait en la Forêt des Cèdres,
Et tué des lions
Aux passes des montagnes,
Mon ami que tant je chérissais,
Et qui avait, avec moi, traversé tant d'épreuves -
Enkidu, que tant je chérissais,
Et qui avait avec moi traversé tant d'épreuves,
Le sort commun des hommes
L'a terrassé !
Six jours et sept nuits, je l'ai pleuré
Et refusé à la tombe,
Jusqu'à ce que les vers
Lui soient tombés du nez.
Alors, je me suis mis à craindre et redouter la mort
Et à vagabonder par la steppe.
Portant
Le drame de mon ami,
J'ai longuement vagabondé par la steppe ! -
Portant le drame d'Enkidu
J'ai longuement vagabondé par la steppe !
Longuement cheminé
Et vagabondé par la steppe.
Comment me taire ?
Comment demeurer coi ?
Mon ami, que je chérissais,
Est redevenu argile ! -
Enkidu, mon ami, que je chérissais
Est redevenu argile !
Et moi ne me faudra-t-il pas, comme lui,
Me coucher
Pour ne me plus relever
Jamais, jamais ? »

Gilgamesh s'adressa encore à lui,
UrShanabi :
À présent, UrShanabi, quelle est la route
Qui mène à Utanapishtî
Apprends-moi de quoi la reconnaître!
Apprends-le-moi !.
Si c'est possible,
Je traverserai cette Mer !
Sinon,
Je vagabonderai encore par la steppe ! »
UrShanabi s'adressa à lui,
Gilgamesh :
« Tes propres mains, Gilgamesh,
Ont compromis la traversée :
Tu as mis en pièces Ceux-de-pierre
Et arraché leurs attaches.
Mais puisque Ceux-de-pierre sont en miettes
Et leurs attaches  arrachées,
Brandis ta hache
De ta main ;
Pénètre en la forêt
Et coupes-y cent vingt perches de trente mètres ;
Ébranche-les, garnis-les de pointes
Et apporte-les-moi ! »
Quand il l'eut ouï,
Gilgamesh
Brandit sa hache
De sa main ;
Tira son épée
Du fourreau ;
Pénétra en la forêt
Et y coupa cent vingt perches de trente mètres,
Qu'il ébrancha, garnit de pointes,
Et apporta à UrShanabi.

Puis, Gilgamesh et UrShanabi
Embarquèrent :
Ayant mis leur esquif à l'eau,
Ils y montèrent,
Et en trois jours parcoururent
La distance d'un mois et demi !
Lorsque UrShanabi
Parvint à l'Eau-mortelle,
Il s'adressa a lui,
Gilgamesh :
« Écarte-toi du bord,
Et prends la première perche ;
Tes mains ne doivent pas toucher l'Eau-mortelle,
Mais
Prends ensuite, Gilgamesh,
La deuxième, puis la troisième,
Et la quatrième perche !
Puis la cinquième, la sixième,
Et la septième !

Puis la huitième, la neuvième,
Et la dixième !

Puis la onzième, Puis la douzième... »
À la cent vingtième, Gilgamesh,
En eut fini avec les perches,
Il dénoua alors sa ceinture
[...]
Il enleva
Ses vêtements,
Et, de ses mains,
II fit avancer le bateau.

Utanapishtî cependant,
Regardait au loin.
Après avoir
Mûrement réfléchi,
Et délibéré en son cœur,
Il se disait :
« Pourquoi Ceux-de-pierre du bateau
Ont-ils été mis en pièces ?
Pourquoi un étranger au bateau
S'y est-il embarqué ?
Celui qui me vient trouver,
N'est pas un homme à moi :
De plus, à droite [...].
J'ai beau le regarder,
Il ne [...]
J'ai beau le regarder,
Il ne [...]
J'ai beau le regarder,
[...]

[Une vingtaine de vers sont perdus.]

D'un voyageur arrivé de très loin ?
Pourquoi ton visage brûlé
Par la froidure et la canicule ?
Pourquoi [...]
As-tu vagabondé par la steppe ? »



Gilgamesh s'adressa à lui,
Utanapishtî :
« Ô Utanapishtî,
Comment mes joues
Ne seraient-elles pas amaigries,
Mon visage abattu,
Mon cœur, triste,
Mes traits, exténués ?
Comment n'y aurait-il pas
De l'angoisse en mon ventre ?
Comment n'aurais-je point l'apparence
D'un voyageur arrivé de très loin ?
Comment mon visage n'aurait-il pas été brûlé
Par la froidure et la canicule ?
Et comment
N'aurais-je pas vagabondé par la steppe ?
Mon ami. Mulet vagabond. Onagre du désert,
Panthère de la steppe -
Enkidu, mon ami. Mulet vagabond. Onagre du désert
Panthère de la steppe,
Avec qui nous avions, de conserve,
Franchi les montagnes,
Vaincu et abattu Le Taureau-géant,
Occis ce Humbaba
Qui demeurait en la Forêt des Cèdres,
Et tué des lions
Aux passes des montagnes,
Mon ami, que tant je chérissais,
Et qui avait, avec moi, traversé tant d'épreuves -
Enkidu, que tant je chérissais,
Et qui avait avec moi, traversé tant d'épreuves,
Le sort commun des hommes
L'a terrassé :
Six jours et sept nuits
Je l'ai pleuré
Et refusé
À la tombe,
Jusqu'à ce que les vers
Lui soient tombés du nez !
Alors, je me suis mis à craindre et redouter la mort,
Et à vagabonder par la steppe :
Portant
Le drame de mon ami,
J'ai longuement vagabondé par la steppe ! -
Portant le drame d'Enkidu, mon ami,
J'ai longuement vagabondé par la steppe !
Comment me taire ?
Comment demeurer coi ?
Mon ami, que je chérissais,
Est redevenu argile ! -
Enkidu, mon ami, que je chérissais,
Est redevenu argile !
Et, moi, ne me faudra-t-il pas, comme lui,
Me coucher,
Pour ne me plus relever,
Jamais, jamais ? »


Gilgamesh s'adressa encore à lui,
Utanapishtî :
« Eh bien ! me suis-je dit, je m'en irai trouver
Cet Utanapishtî-le-lointain dont on parle ! »
J'ai donc tourné et cheminé
Partout ;
Franchi
Les plus inaccessibles montagnes,
Et traversé
Toutes les mers !
Certes, le sommeil reposant
N'a plus détendu mon visage ;
À force de veiller,
Je me suis épuisé ;
J'ai saturé mes muscles
De lassitude !
Et qu'y ai-je gagné ?
[...]
Avant même de parvenir
Jusqu'a la Tavernière,
Mes vêtements
Étaient à bout !
J'ai tué ours, hyènes, lions, panthères,
Tigres, daims, grosses et petites bêtes sauvages,
Pour en manger la viande
Et en revêtir les dépouilles !
Si l'on pouvait
Fermer la porte à l'angoisse !
Si l'on pouvait l'obturer
Au bitume, à l'asphalte !
Mais le Destin
Ne m'a pas laissé m'amuser :
II m'a déchiré,
Malheureux que je suis ! »


Utanapistî s'adressa a lui,
Gilgamesh :
« Pourquoi donc, Gilgamesh,
Exagérer ton désespoir ?
Toi que les dieux ont fait
De substance divino-humaine
Qu'ils ont traité
Comme ton père et ta mère,
Serais-tu, Gilgamesh
Comparable a un fou ?
Les dieux, en leur Conseil,
T'ont assigné un trône !
À un fou, l'on peut faire passer de la lie
Pour du beurre ;
Des déchets, ou du son, En place de […] ;
II se revêt de [...]
Et, en guise d'écharpe,
[...]:
Il n'a point
De discernement,
Ni de bon sens,
[...].
Penses-y, Gilgamesh,
[…] ! »


[Texte très mutilé sur une vingtaine de vers. Utanapishtî exhorte Gilgamesh à s'occuper des besoins de son entourage et ferait mieux de renoncer à sa recherche de l'immortalité.]

Qu'as-tu gagné
À te perturber de la sorte ?
Tu t'es seulement épuisé,
Saturant tes muscles
De lassitude
Et rapprochant
Ta fin lointaine !
Comme un roseau de la cannaie,
L'humanité doit être brisée !
Le meilleur des jeunes hommes,
La meilleure des jeunes femmes,
Sont enlevés
Par la main  de la Mort,
La Mort
Que personne n'a vue,
Dont nul n'a aperçu
Le visage,
Ni entendu
La voix :
La Mort cruelle,
Qui brise les hommes !
Bâtissons-nous des maisons
Pour toujours ?
Scellons-nous des engagements
Pour toujours ?
Partage-t-on un patrimoine
Pour toujours ?
La haine se maintient-elle ici-bas
Pour toujours ?
Le fleuve monte-t-il en crue
Pour toujours ?
Tels des éphémères
Emportés au courant,
De visages
Qui voyaient le soleil,
Tout à coup,
Il ne reste plus rien !
Endormi et mort,
C'est tout un !
On n'a jamais reproduit
L'image de la Mort :
Et pourtant l'homme, depuis ses origines,
En est prisonnier !
Depuis que [...]
[...],
Et que, les Grands-dieux
Rassemblés,
Mammitu, la faiseuse du Destin, (1)
A arrêté les destinées avec eux,
Ils nous ont imposé
La mort comme la vie,
Nous laissant seulement ignorer
Le moment de la mort. »

(1) Un des noms de la Grande-Déesse-Mère.

- [Fin de la tablette.] -



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