Les pyramides de Ponzi
Quand Charles Ponzi, italien bon teint, vint au Nouveau Monde, en 1903, il n’avait quasiment plus un sou en poche, ni aucun talent connu qui valût que la fortune lui tendît les bras. Mais sa nature était allante. Son errance commença, qui l’amena en 1907 à Montréal, dans la banque d'un compatriote, Luigi Zarossi, au service des immigrants de la mère-péninsule ; le business roulait bien, rémunérant les comptes à 6% d’intérêt, au double du taux des banques. Las, quelques mauvaises affaires plus tard, Zarossi, étranglé, se mit à payer les intérêts des uns avec les économies des autres, réitéra, et fila au Mexique, Ponzi à ses basques, qui avait assez retenu la cautèle pour s’en faire une spécialité et une réputation éternelle. Trois ans de prison à Montréal, puis deux à Atlanta, poliront la formation de notre homme de retour au pays. En janvier 1920, il crée la Securities Exchange Company (1).

Quelques mois auparavant, Charles Ponzi avait reçu fortuitement d’Espagne un courrier flanqué d’un coupon-réponse international, un document assez nouveau pour l’époque. En 1906, l’Union Postale Universelle avait promu, à la demande des « Colonies britanniques d’Australasie », une vignette permettant à un expéditeur de payer d'avance la taxe postale du correspondant dont il attendait un retour : le destinataire n’avait alors qu’à échanger ce coupon en timbres-poste locaux pour affranchir sa réponse. La première Guerre Mondiale était passée par là, notamment l’inflation, qui avait beaucoup déprécié la lire italienne face au dollar américain : en sorte que l’on pouvait arbitrer favorablement l’échange d’un coupon-réponse acheté en Italie et sa conversion numéraire aux Etats-Unis (2). Ponzi vit tout le parti qu’il pourrait en tirer : il promit à des proches un rendement de 50% sous 45 jours, et tint parole, mais en les payant avec l’écot des nouveaux souscripteurs, comme il l’avait appris de Zarossi. L’enrichissement notoire de quelques-uns provoqua la ruée de tous les autres : en mai 1920, il avait déjà collecté 420.000 dollars, en juillet, plusieurs millions, déposés à la Hanover Trust Bank dont il briguait la présidence (3) ! Hélas, fin juillet le Boston Post fit savoir qu’il faudrait 160 millions de coupons postaux pour viabiliser l’affaire : or, il n’en existait que 27.000 dans le monde ! La pyramide s’effondra tout à trac.

L’appétence de l’homme pour l’argent facile a toujours éperonné l'ardeur des aigrefins, et l’emballement aveugle des foules n’a jamais qu'ajouté au désastre. A l’escroquerie près, les bulles boursières, auto-catalytiques, sont de cette filiation. Laissons cela pour l’instant. Charles Ponzi fit des émules, à grande échelle : ses épigones les plus outrés vinrent de l’Est, quand le communisme céda la place à une fièvre argentifère inconnue jusqu’alors. La Roumanie fut l’épicentre : des systèmes financiers, prétendument issus du capitalisme, en vérité de simples pyramides, firent florès. Dès 1992, un nommé Ion Stoica fonda Caritas, un fonds qui nourrirait grassement les épargnants des bénéfices retirés de vraies sociétés : Stoica ne précisait pas lesquelles, certifiant seulement des plus-values de l’ordre de 700% en quelques mois. Bien sûr, l’argent des suivants payait les précédents. La pyramide capota début 1994 (4), non sans que 20% de la population roumaine, dit-on, eût souscrit ! A la même époque, la boule de neige du russe Sergueï Mavrodi, classé septième fortune du pays, fondit d’un coup après que cinq millions de citoyens y eurent investi des fortunes (5). La contagion gagna la Pologne, la Bulgarie, la Serbie, où partout de telles cavaleries galopèrent. Le pire eut lieu en Albanie, où des émeutes insurrectionnelles succédèrent à l’apoplexie des systèmes pyramidaux, en 1997, acculant le président Berisha à la démission (6).

« La spéculation survient lorsque l’imagination se fixe sur quelque chose d’apparemment nouveau dans le domaine du commerce ou de la finance » nous dit John Galbraith (7). Quoi de plus novateur en 1920 qu’un arbitrage des changes, ou que la distribution de bénéfices dans la transition post-communiste ? La crédulité des foules détournée par des coquins à leur profit n’est qu’une seconde nature de l’espèce (8). Ceci étant, à la carambouille près, de tels mécanismes, forcis par l’innovation financière en haleine, ne sont pas différents des moteurs qui gonflent les bulles boursières, toujours avides de carburant pour tenir le cap et l’illusion que tout le monde y gagne. Celle de l’e-Économie fut typique du genre, comme l’est l’actuel collapsus des subprimes Côté cour, des équations, longues comme un jour sans pain, qui s’échinent à décrire des mondes enchantés où l’homme figure à peine, esquissé au crayon et dans la marge ; côté jardin, la haute finance, appliquée, consentante jusqu’au dernier transport, qui excelle dans l’art d'animer les équations qu’on a dites, c’est-à-dire d’y trouver le prétexte à sa quête incessante du gain …, attisé par les excès des dérivés de crédit. La crise financière a du reste dépoussiéré les travaux de l’économiste Hyman Minsky, qui proposa en 1977, avant le tumulte de la globalisation, un triptyque explicatif des bulles. La hedge finance – acheteurs prudents – s’empare de l’innovation : l’investissement et les intérêts sont couverts ; puis la speculative finance – spéculateurs – entre en jeu : seuls les intérêts peuvent être payés, les flux sont insuffisants pour rembourser le principal. Enfin la finance Ponzi – fraudeurs en pyramide – sonne le glas : les cash flows, inférieurs aux intérêts et au principal, imposent un refinancement par la dette (9). La fin est proche.

Robert Shiller (10), qui glissa l’expression « exubérance irrationnelleComme toujours, on ne vit rien venir. La veille encore, chacun vaquait à ses affaires, et les places financières soufflaient un peu depuis le début de l’automne. En ce jeudi 5 décembre 1996, les bourses du Vieux continent conclurent une séance ordinaire. Tout juste remarqua-t-on que le conseil central de la Bundesbank avait refusé de baisser ses taux d’intérêt directeurs : nul n'en parut agacé … » aux oreilles d’Alan Greenspan, n’hésita pas à comparer la bulle Internet à la finance Ponzi ; l'euphorie boursière, avivée par les industries du courtage et de la gestion collective, aimantait chaque jour de nouveaux investisseurs, par grappes, puis par cohortes, appâtés par la hausse ininterrompue des marchés. La durabilité du boom était attestée par toutes sortes de rabatteurs, convaincus ou convertis, économistes de haut vol compris, qui assuraient l’enrôlement des troupes comme jadis la pyramide de Charles Ponzi exigeait que sa base de souscripteurs s’élargît. Les candidats entraient en meute, embrasant des cours déjà surchauffés. Premiers entrés, premiers servis : quand le marché flancha, les derniers arrivés, les plus nombreux, furent au mieux marris, au pire ruinés. Le comble du cynisme fut cependant atteint en dernier lieu, aux Etats-Unis : au faîte des crédits à risque, les ultimes victimes furent les attributaires des prêts dit « Ninja » - no income, no job or asset (pas de revenu, pas d’emploi ni d’actifs [en garantie]) (11). Jusqu’au dernier moment, jusqu’à la dernière goutte ! Selon Michel Aglietta, l'horizon des investissements financiers, serait aujourd'hui estimé à 3 mois (12) : en sorte qu’il est rationnel de rallier tout épisode dont l’éclatement n’est pas prévu avant ce terme. La finance spéculative est la norme, la finance Ponzi maraude.

Charles Ponzi, emblème du « get-quick-rich » des Roaring Twenties, réapparut sous le nom de Charles Borelli en 1925. La Floride suscitait alors un intérêt nouveau et ses marécages faisaient l’objet d’une vive spéculation. Notre homme fit savoir qu’il lotissait, près de Jacksonville un terrain d’une centaine d'acres, chacun divisé en 23 lots qu’il proposait à 10 dollars l’unité, lesquels, assurait-il, vaudraient 5,3 millions de dollars sous deux ans ! En fait, le terrain était à 150 kilomètres de Jacksonville, et la plupart des lots était immergée (3) !
Eternelles pyramides : Kheops, Kephren, Ponzi …

(1) Par un hasard amusant, la SEC se trouve être aujourd’hui le gendarme de la Bourse américaine !

Il n'y a bien sûr aucun rapport entre la SEC (Securities Exchange Company) du voleur Ponzi et la SEC (Securities and Exchange Commission) du gendarme de Wall Street ... (ret)

(2) Charles Ponzi,

La séquence d’opérations pour mener à bien l’affaire était la suivante :

  1. Expédier de l’argent à des agents en poste à l’étranger ;
  2. Acheter localement des coupons-réponse ;
  3. Rapatrier lesdits coupons aux Etats-Unis ;
  4. Les convertir en équivalent de timbres-poste américains ;
  5. Revendre les timbres-poste.

L’ensemble de ces opérations se fondait sur l’écart de parité des monnaies, accru par la Première Guerre Mondiale, cependant que celle des coupons et de leurs équivalents en timbres locaux n’avait pas varié. Cet arbitrage, parfaitement légal, fit revendiquer à Charles Ponzi des plus-values oscillant entre 400 et 600% selon les sources. Une autre raison avancée par Ponzi pour justifier l’opération tenait à la différence de valeur entre les papiers filigranés américains et italiens.(ret)

(3) Marc Knutson (1996) - « The remarkable criminal financial career of Charles K. Ponzi »

Ponzi avait acquis 38% des actions de la Hanover Trust Bank !(ret)

(4) Ion Stoica fut condamné à 6 ans de prison ;(ret)

(5) L’Humanité, le 04/08/1994 - « Énorme scandale de la spéculation »

« … Son système [celui de Sergueï Mavrodi] est bien simple, sinon original. Avec un capital initial de 100.000 roubles, la MMM [société créée par Sergueï Mavrodi] vendait des actions sur lesquelles elle garantissait des dividendes de 420% à 1.000% par an pour les titres en roubles et de 50% à 80% pour ceux en devises. MMM promet de racheter plus cher à ceux qui désirent les vendre, chaque semaine, les actions de la semaine précédente. Titres et intérêts des acquéreurs plus anciens sont payés par l’argent frais apporté par les nouveaux acheteurs de papiers MMM ... »(ret)

(6) Peter Sloterdijk (2007) - « La colère et le temps »(ret)

(7) John Galbraith (1992) - « Brève histoire de l’euphorie financière »(ret)

(8) Ce que dit la loi française : source Wikipédia

Selon la législation française ; il est interdit de proposer à une personne de collecter des adhésions ou de s'inscrire sur une liste en lui faisant espérer des gains financiers résultant d'une progression géométrique du nombre de personnes recrutées ou inscrites (art. L. 122-6 et art. L. 122-7 du code de la consommation). Cette interdiction est assortie de peines d'amende et/ou de prison.(ret)

(9) La Tribune de l’Economie, le 21/08/2007 - « Crise du subprime : Hyman Minsky avait raison »(ret)

(10) Robert Shiller (2000) - « Exubérance irrationnelle »(ret)

(11) Le Monde Diplomatique, septembre 2007 - « Quand la finance prend le monde en otage » - Frédéric Lordon ;(ret)

(12) Fondation Res Publica, le 17/10/2007 - « Crises financières à répétition : quelles explications ? Quelles réponses ? »(ret)

d'après http://www.marc-aragon.net/article-16760138.html