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Le
personnage aura bouffé l'acteur. Beau,
solidement campé sur ses jambes, taciturne,
joyeux, paillard, Oliver Reed s'en est allé
sur les ailes d'une dernière cuite, dans un
pub de l'île de Malte, où il tournait
son cinquante-troisième film, The Gladiator, production quelconque signée
Spielberg. Au fond, sa mort lui ressemble. Oliver
Reed a toujours brûlé sa vie par tous
les bouts, toujours parlé trop fort:
«Détruisez-moi et vous
détruisez le cinéma
britannique,
disait-il, laissez-moi
grandir, au contraire, et je serai la plus grande
star du pays. Je suis monsieur Angleterre.»
Derrière ses
yeux clairs éternellement rieurs, l'homme
sait de quoi il parle. A lui seul il est à
la fois Michael Caine, Richard Burton et Robert
Mitchum. Sale caractère de lad buveur, comme Caine. Eternel dragueur
ivre, comme Burton, en perpétuelles
scènes de ménage, ragot idéal
pour magazines people.
De Mitchum, enfin, il a la carrure placide, les
muscles souples, l'art de savoir rester debout au
beau milieu d'un plan, tranquillement occupé
à ne rien faire, ce qui est l'essence du
cinéma. Comme Mitchum, surtout, il aime
mieux boire et voyager que faire l'acteur.
Mutant damné.
Oliver Reed
était ce qu'il est convenu d'appeler un
grand professionnel, même s'il laisse peu de
beaux rôles derrière lui, presque pas
de grands films. Les films, il s'en foutait comme
de sa dernière chemise, il était
ailleurs. Au début de sa carrière,
dans une poignée de délicieux
thrillers gothiques de Terence Fisher
(les Deux Visages du
Dr Jekyll,
1960, la Nuit du
loup-garou, 1961), le
grand cinéaste de l'horreur anglaise, il est
parfait. Il faillit d'ailleurs faire le
«monstre» toute sa vie. C'était
tout juste. Dans Oliver,
comédie musicale de son oncle Carol Reed,
une manière de génie
académique, il sauve la mise. Mais il laisse
surtout un bon film, les Damnés - à ne pas confondre avec le
navet pompeux de Visconti -, signé Joseph
Losey sur un scénario énervé
de Ben Barzman. Oliver Reed y est un chef de bande
inquiétant, à la tête d'un gang
de blousons noirs qui sèment la terreur dans
toute la région. Air de rock
obsédant, jeunes mutants contaminés
par des radiations atomiques, sculptures
futuristes, poésie, no future prémonitoire, les Damnés appartient à la période
encore créatrice de Losey, un grand
cinéaste qui s'est laissé
anéantir par la France (la Truite).
Juste après Losey et mai 1968, Oliver Reed
se rend célèbre avec une scène
de lutteur nu dans Love (diffusé hier par Arte)
nullité hystérique signée
Russell. Au fond, à y repenser, il a
été la meilleure chose qui soit
arrivée à Ken «LSD»
Russell, baba expressionniste qui l'emploie de
nouveau dans les
Diables (1971),
Tommy (1975) et deux ou trois horreurs
criardes. Reed valait mieux que ça, comme
l'Athos des Trois
Mousquetaires qu'il
composa pour Richard Lester. C'était un
poids lourd d'amour, un ange. Il est mort la
tête dans les nuages, dans le bar où
Burton et Mitchum auraient aimé mourir. Et
ses yeux? Etaient-ils bleus, étaient-ils
gris, étaient-ils vert-de-gris? En noir et
blanc, en tout cas, ils brûlent la page. Ce
gros ours venait d'avoir 61 ans.
http://liberation.com/cinema/archives/disparus/li-actu990504.html
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