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EXPOSÉS

LES «CRIME COMIC-BOOKS»


Fredric Wertham.

LES « CRIME COMIC-BOOKS »
ET LA JEUNESSE AMÉRICAINE

Nous publions aujourd'hui, à titre documentaire, deux études consacrées à un aspect mal connu de la société américaine. La première, due au Dr Fredric Wertham, analyse les crime comic-books, ces recueils de « bandes dessinées » dont plusieurs dizaines de millions d''exemplair'es sont vendus chaque mois aux Etats-Unis. Dans la seconde, Marya Mannes présente un « fait divers » qui illustre assez bien les thèses du Dr Wertham. Encore faut-il observer que les crime-comics ne sont pas exactement la cause d'une certaine « criminalité juvénile » : tous deux seraient plutôt les manifestations d'une même désagrégation sociale.

T. M.

« IL FAUT TOUJOURS LES SONNER !»

« Tout gosse a son idole : champion sportif, acteur de Western ou général fameux. Mais il y a des gosses qui dédaignent ce genre de héros, et dont l'admiration va aux bandits. »

Ainsi commence une histoire de comic-book où l'on voit un homme masqué faire la leçon à deux jeunes garçons : « Vous, les gosses, si vous voulez devenir comme moi, pas de pitié! Ie gars en face, faut jamais le laisser souffler! » Et pour passer immédiatement à la pratique, ils se saisissent d'un enfant bien habillé et le terrifient jusqu'à ce qu'il leur donne son argent. ;

Mais cela ne paraît pas suffisant au professeur, qui leur cogne la tête l'une contre l'autre en s'exclamant : « II faut toujours les sonner, ne l'oubliez pas ! » C'est là la leçon de base des crime-comics.

Bien des adultes pensent savoir ce qu'est un comic-book parce qu'ils ont lu des romans policiers, regardé les bandes illustrées des journaux et jeté un coup'd'œil sur un comic-book à la devanture

d'un kiosque ou par-dessus l'épaulc d'un enfant. Ils se trompent complètement : les enquêtes menées par le groupe Lafargue1 ont établi que la majorité des adultes ignorait totalement ce que pouvait être, dans sa forme comme dans son contenu, un véritable « crime comic-book ». J'ai pu constater moi-même, au cours de débats publics, que seuls en définitive les éditeurs savaient parfaitement de quoi il s'agissait ; parents, professeurs, médecins, tous les autres montraient, par les questions mêmes qu'ils posaient, qu'ils voyaient dans les crime comic-books des sortes de contes de fées ou de légendes. Les enfants," eux, ne commettent pas de telles erreurs; et c'est pour les seuls enfants que s'est créée l'industrie des crime comic-books, c'est sur eux seuls qu'elle repose.

Depuis des années, nous avons multiplié les enquêtes de toutes sortes, interrogé les vendeurs d'illustrés dans les kiosques, dans les drugstores, dans les magasins de friandises, et cela dans de nombreux Etats, sans oublier la campagne. On constate immanquablement que, sur les éventaires, les crime comic-books voisinent - ou même sont franchement mélangés - avec les comic-books ordinaires destinés aux tout jeunes enfants. (D'ailleurs, même dans ces derniers, on trouve d'allécbants placards de publicité-en faveur des crime comics.) Il suffit, en tout cas, de voir comment sont rédigées les annonces publicitaires insérées dans les crime-comics (en particulier celles de jouets) pour se convaincre que ceux-ci sont bien écrits pour les enfants; et l'on sait que certains éditeurs spécialistes de cette littéralure ont reçu des lettres enthou' siastes de très jeunes lecteurs.

Il est encore des gens qui se laissent prendre à la fallacieuse excuse avancée par les rédacteurs des comic-books, à. savoir qu'il est beaucoup moins question, dans leurs publications, de crimes que du châtiment même des crimes : plusieurs de ces illustrés ne s'intitulent d'ailleurs pas : « Le Crime ne paie pas »? Ici encore, les adultes se laissent beaucoup plus .facilement abuser que les-enfants; ceux-ci savent fort bien que tout ce qui a trait au châtiment est en petits caractères de couleur terne, alors que la partie importante du titre, celle qui concerne le crime, s'inscrit en caractères énormes et de couleur criarde : CRIME, CRIMINELS, ASSASSINS, HORS-LA-LOI, REVOLVERS, etc. Il en résulte naturellement qu'aux éventaires, l'œil n'ast frappé que par ce qui a trait au crime.

1. La clinique Lafargue est une clinique psychiatrique de Harlem où un groupe de chercheurs étudia la délinquance, juvénile...

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